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Jupiter ou Eole, dieu du vent ? La communication d’Emmanuel Macron #6

Maître de conférences en histoire contemporaine, spécialiste de communication politique

Six mois après son déplacement mouvementé à l’usine Whirpool d’Amiens, Emmanuel Macron revenait, mardi 3 octobre, pour un joli « coup de com’ » : l’usine était désormais sauvée et les employés visiblement apaisés. Chahuté lors de son premier passage, il était cette fois applaudi, la scène retransmise via le compte Twitter de l’Elysée, tandis que les journalistes restaient maintenus à l’extérieur du bâtiment.

            Indéniablement, depuis l’élection à la présidence de la République d’Emmanuel Macron, la communication de l’Elysée a réalisé de nets progrès par rapport à celle du précédent quinquennat. L’amateurisme dont beaucoup créditaient les équipes de communication de François Hollande ne semble plus de mise. L’exemple de la visite d’Amiens est la démonstration de déplacements mieux encadrés et contrôlés, évitant ainsi les couacs devenus habituels pour son prédécesseur.

            De même, à la foule de photographes d’ordinaire accrédités, l’Elysée a préféré une photographe officielle, Soazig de la Moissonnière, qui avait déjà suivi la campagne. L’ère du président pris sur le vif dans des positions peu favorables semble désormais révolue.

            Par ailleurs, la communication sur les réseaux sociaux est particulièrement soignée, elle recourt à une grande variété de formats et s’accompagne de vidéos léchées. Et si les community managers de la précédente équipe se lamentaient de tweeter uniquement pour la rubrique nécrologique et sportive, avec Emmanuel Macron, ils ne chôment plus.

            Dans le même esprit, alors que son prédécesseur avait pris la décision de ne plus tweeter après son élection, Emmanuel Macron décuple les followers de la présidence de la République. Il a en outre déjà réalisé près de 5500 tweets, alors que son devancier n’a pas dépassé ce chiffre en six ans. Le phénomène est d’autant plus intéressant que, inexistant sur les réseaux sociaux avant sa nomination au ministère de l’économie et des Finances, Emmanuel Macron a développé sa présence de manière exponentielle.

            Sur les supports plus classiques, là où les émissions télévisées de François Hollande n’attiraient plus le grand public (14,3% des parts d’audience pour sa dernière grande émission télévisée, le 14 avril 2016), Emmanuel Macron bat des records avec 36,6% de parts d’audience pour son émission sur TF1, le 15 octobre 2017, et 21,4% pour son interview « en marche » avec Laurent Delahousse, le 17 décembre dernier sur France 2.

            Enfin, le nouveau chef de l’État s’est également alloué les services d’un porte-parole, en la personne du journaliste Bruno Roger-Petit, décision qui lui permet de moins s’exposer pour défendre sa politique.

            Au-delà de l’annonce d’une hausse de 3% pour l’année 2018, nous n’avons malheureusement pas encore le détail du budget de l’Elysée, mais il serait très instructif de savoir quelle part est désormais allouée à la communication. Sous François Hollande, ce poste avait été largement réduit en réaction aux dépenses conséquentes de Nicolas Sarkozy dans ce secteur[1]Rapport de la Cour des comptes sur « Les comptes et la gestion des services de la présidence de la République », 11 mai 2017.. En particulier, la commande de sondages et l’appel à des sociétés de conseil avaient été abandonnés.

            Pourtant, en dépit des belles images et des messages ciselés qui sont désormais ceux de l’Elysée, le président de la République est lui aussi rattrapé par des aspects négatifs de son image. Alors que la parole présidentielle a rarement été aussi maîtrisée, le président a beaucoup occupé l’actualité par des propos « chocs ».

Un destin né de la communication

            L’omniprésence de la communication dans la stratégie politique d’Emmanuel Macron n’est guère étonnante quand on considère qu’une bonne partie de sa trajectoire a dépendu de sa communication et d’opportunités qui se sont présentées à lui au cours de la campagne présidentielle.

            Pourtant, lorsqu’il devient ministre de l’économie et des Finances à l’été 2014, il n’a ni blog, ni compte sur les réseaux sociaux. Ses profils sont créés d’urgence par l’équipe de communication du ministère. Pis, pour le grand public, il n’a même pas encore de visage. Au point que les Guignols de l’info (encore accessibles en clair et à des heures de grande écoute), plutôt que de lui créer une marionnette, le représentent en bébé.

            Néanmoins, après des débuts médiatiques hasardeux – on se souvient de l’interview dans laquelle il évoque le supposé illettrisme des ouvrières de l’usine GAD[2]Europe 1, 17 septembre 2014.– l’homme va rapidement se distinguer au sein d’une équipe gouvernementale qui ne brille guère, à l’exception peut-être de Manuel Valls, Premier ministre clivant.

            Emmanuel Macron devient l’incarnation d’une nouvelle dynamique du quinquennat cherchant à se concilier les faveurs des CSP +[3]Catégorie socio-professionnelle (CSP) élevée. échaudées par les fortes hausses d’impôts du début de mandat. Et à l’époque, l’Elysée soutient sans réserve la mise en avant du ministre de l’Economie qui doit à la fois apporter un coup de jeune au gouvernement et contrebalancer les ambitions décomplexées de Manuel Valls. Aussi, les premiers bruissements autour de la présidentiabilité du jeune ministre ne sont-ils pas sans déplaire au Président de la République qui cherche justement à détourner l’attention des préparatifs pour sa candidature en 2017.

            La loi relative à la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques, dite « loi Macron », va permettre à son porteur d’accroître plus encore sa visibilité et de lui donner une identité politique : il n’est plus seulement le résultat du fait du prince qui l’a choisi et propulsé au premier plan, mais devient l’incarnation de la « modernisation » économique et du libéralisme. Une frange croissante de la société, liée au développement des usages entrepreneuriaux du numérique, va trouver un porte-parole idéal en la personne du jeune ministre de l’économie. En mars 2015, il réalise d’ailleurs sa première grande émission de télévision à Des paroles et des actes.

            Par la suite, la loi travail, ou « loi El Khomri », et la déchéance de nationalité vont permettre au jeune ministre de creuser l’écart : le gouvernement perd définitivement son électorat de gauche qui va bientôt se tourner vers le tribun Jean-Luc Mélenchon ; il ne lui reste plus que l’électorat strictement socialiste, lui aussi en proie au doute.

            Manuel Valls conquiert une image de Premier ministre réformateur, mais aussi rigide. Son discours se durcit de plus en plus, alors que le ministre de l’Economie ne s’est guère exposé au cours de la lutte sociale entourant l’examen de la loi travail. Ce dernier fait même entendre son désaccord sur la déchéance de nationalité, première étape de sa distanciation progressive d’un gouvernement parmi les plus impopulaires.

            Pour entreprendre sa conquête du pouvoir, Emmanuel Macron va largement utiliser les techniques de communication et de marketing électoral en vogue. Le 6 avril 2016, il crée son propre parti politique, « En Marche ! », dont le nom correspond à ses initiales, assumant totalement une personnalisation qui gêne la gauche[4]Comme ont pu l’analyser les historiens Odile Rudelle et Serge Berstein, l’identité républicaine s’est construite contre la personnalisation du pouvoir du régime de Napoléon III, in Serge … Continue reading

            L’instance, dont certains universitaires estiment le fonctionnement calqué sur la gestion d’entreprise, s’avère particulièrement efficace et fait parler du candidat. Elle peut d’ailleurs s’appuyer, dès ses débuts, sur les contributions de grands patrons dont Emmanuel Macron est proche, en particulier Henry Hermand, déjà argentier de Michel Rocard.

            Le ministre s’entoure également de brillants conseillers en communication issus des plus grosses agences de communication – notamment Ismaël Emelien en provenance d’Havas – et utilise des techniques modernes, d’ordinaire accueillies fraîchement par les autres personnalités politiques françaises[5]Pierre-Emmanuel GUIGO, Com’ et politique, les liaisons dangereuses. 10 questions sur la communication politique, Paris, Arkhé, 2017. François Hollande en particulier avait conservé de la … Continue reading. Il engage ainsi l’agence de communication Liegey-Muller-Pons dont les dirigeants ont été formés aux techniques de marketing électoral lors de la campagne présidentielle de Barack Obama en 2008[6]Guillaume LIEGEY, Arthur MULLER, Vincent PONS, Porte-à-porte, Reconquérir la démocratie sur le terrain, Paris, Calmann-Lévy, 2013., et lance avec leur aide une vaste campagne de porte-à-porte pour recueillir les avis de la population, « La Grande Marche ». Sur le terrain, un logiciel a été développé pour permettre à toute personne qui le souhaite de créer son comité En Marche au niveau local et de le développer.

            Dans l’organisation des meetings, son entourage fait aussi preuve d’un grand professionnalisme :  

  • Le candidat utilise un prompteur à la manière des impétrants américains ;
  • Pendant ce temps, ses équipes parcourent les allées pour collecter des coordonnées en vue d’une reprise de contact ciblée ou pour enregistrer directement des dons en carte bancaire ;
  • Les militants reçoivent en direct les slogans à reprendre au cours des meetings pour animer ses discours, et une « team ambiance » est chargée de faire réagir le public.

            Son style plus moderne, sa communication soignée permettent au jeune candidat de jouir d’une bonne couverture de presse. Comme Michel Rocard par le passé, Laurent Fabius plus tard, Dominique Strauss-Kahn ou même Manuel Valls plus récemment, il bénéficie de la sympathie d’une large part de la presse de centre-gauche. Selon un décompte de Hubert Huertas, journaliste à Mediapart, le candidat d’En Marche ! a fait cinquante couvertures de magazines de novembre à janvier 2017, écrasant complètement ses concurrents.

            Pour conforter cette omniprésence dans les médias, Emmanuel Macron, contrairement à son prédécesseur qui s’y refusait, n’hésite pas à s’emparer des deux tendances de fond de la médiatisation politique :

  • La peopolisation, soit le traitement de la vie politique comme l’actualité people ;
  • Et l’infotainment, qui caractérise le mélange entre information et divertissement.

            Il s’affiche ainsi à plusieurs reprises avec son épouse à la une de nombreux magazines, notamment VSD et Paris Match. Moins tournés vers le sensationnel que Closer ou Voici, ces magazines lui permettent de s’offrir une image plus humaine sans risquer les « scoops » dont son prédécesseur a pâti. De fait, plutôt que des photographies volées, ce sont souvent images posées du couple que l’on trouve en Une[7]C’est notamment le cas lors de cette sortie sur la plage en maillot de bain en une de Paris Match du 10 août 2016.. Il fidélise ainsi un électorat féminin plus âgé qui lui est resté fidèle depuis.

            Pour ce faire, le couple peut compter sur l’aide de Michèle Marchand, surnommée la « mamarazzi », personnage clé de la presse people française, à la tête de l’agence Bestimage[8]Elle avait d’ailleurs été à l’origine des révélations de Closer sur la relation adultérine de François Hollande. . Il prend également soin de s’entourer de personnalités consensuelles pour le grand public, bénéficiant ainsi de leur popularité. C’est le cas de Stéphane Bern, de Line Renaud ou de Pierre Arditi.

            En matière d’émissions de divertissement, il sait jouer avec elles depuis 2014 : il pousse la chansonnette au micro de Cyril Eldin[9]Le Supplément, Canal Plus, 19 avril 2015., se rend sur le plateau du Quotidien, l’émission de divertissement présentée par Yann Barthès sur TMC et TF1[10]Quotidien, TMC, 14 mars 2017., et célèbre, par vidéo interposée, l’anniversaire de l’émission Touche pas à mon poste, présentée par Cyril Hanouna[11]Touche pas à mon poste, C8, 27 avril 2017.. Ce dernier le lui rendra bien en l’appelant pour les 40 ans du président.

            Cette communication très « professionnelle » et américanisée va se retrouver lors des élections législatives :

  • Les candidats, dont un nombre conséquent est novice en politique, reçoivent des kits pour les aider ;
  • Des séminaires sont organisés pour les former à la stratégie de campagne électorale ;
  • Un accord national est passé pour leur permettre de bénéficier d’emprunts auprès d’une banque coopérative ;
  • Enfin, pour leur affiche, ils utilisent tous le même modèle où leur visage côtoie celui du président élu.

            Cette communication innovante, sans que l’on puisse dire qu’elle ait été la seule cause de son élection, a fortement contribué à construire le destin personnel d’un candidat peu connu du grand public et au programme flou.

Restaurer la sacralité présidentielle

            Une fois élu, ce candidat si loquace s’est pourtant transformé en muet du sérail. Pour la nomination du Premier ministre il se présente comme le « maître des horloges », laissant les journalistes se perdre dans toutes sortes de conjectures. Boudant la traditionnelle interview du 14 juillet, il est absent des écrans de télévision jusqu’au 15 octobre 2017.

            De même, alors qu’il était séducteur à l’égard des journalistes durant sa campagne, il se montre beaucoup plus rude envers eux après son élection. A une équipe de Complément d’enquête qui l’interrogeait sur sa communication, il répond agacé : « Mais les journalistes ont un problème. Ils s’intéressent trop à eux-mêmes et pas assez au pays. Parlez-moi des Français ! Ça fait cinq minutes que vous me parlez et vous ne me parlez que des problèmes de communication et de problèmes de journalistes, vous ne me parlez pas de la France ».

            Quelques jours plus tard il récidive lors d’une conférence de presse suite à sa première intervention à l’ONU : « Les médias français s’intéressent trop à la communication et pas assez au contenu. Je m’exprimerai devant les médias français. Mais quand je vois le temps passé depuis quatre mois à ne commenter que mes silences ou mes dires, je me dis que ça devient un système totalement narcissique ».

            Il s’emploie ainsi à prendre le contrepied de son prédécesseur dont les conversations fréquentes avec des journalistes de tous bords ont largement été critiquées. Comme il l’avait d’ailleurs déclaré en octobre 2016, il entend plutôt renouer avec un style présidentiel plus « jupitérien ». L’emploi de ce qualificatif, le place délibérément dans les pas de François Mitterrand surnommé tour à tour « Tonton », « Dieu » ou « Jupiter »[12]Pierre-Emmanuel GUIGO, François Mitterrand : un homme de paroles, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 2017..

            S’inspirant des pratiques de son lointain prédécesseur, Emmanuel Macron souhaite resacraliser la fonction présidentielle, fortement dévaluée par ses deux prédécesseurs. A ses yeux, pareille entreprise suppose une parole rare et, par conséquent, plus remarquée chaque fois qu’elle s’exprime.

            Cela explique le long silence médiatique du Président de la République suivi, le week-end du 15 octobre, par une forte exposition avec une interview dans le Spiegel et une émission télévisée sur TF1. Le but consiste à se faire désirer, créer une tension autour de lui, afin de mieux faire passer son message au-dessus du flot médiatique.

            Jacques Pilhan, maître d’œuvre avec Gérard Colé de cette stratégie de communication, l’avait synthétisée dans un entretien paru dans Le Débat : « Le citoyen, bombardé de messages, vit dans le bruit permanent des médias. En tant qu’homme public, si je parle souvent, je me confonds avec le bruit médiatique. La fréquence rapide de mes interventions diminue considérablement l’intensité du désir de m’entendre et l’attention avec laquelle je suis écouté. Si, en revanche, je me tais pendant un moment, le désir de m’entendre, compte tenu du fait que je suis, par exemple, président de la République, va s’aiguiser. L’attention qu’on va prêter à mes paroles va être considérable. La différence entre le signal que j’émets et le bruit ambiant sera très importante. Il y aura beaucoup de reprises dans les médias, beaucoup d’impact dans l’opinion. C’est ce qui va me donner le statut de leader par rapport aux acteurs trop présents dont le message fait partie du bruit public. Si, après avoir tendu le désir qu’a l’opinion de m’entendre par un silence relatif, je concentre plusieurs interventions sur une période courte, l’impact sera encore renforcé et mon statut de leader accru[13]Jacques PILHAN, « L’écriture médiatique. Entretien avec Jacques Pilhan ». Le Débat, 87, 1995, p. 4.. »

            Cette re-sacralisation passe également par le soin donné à la mise en scène. A rebours de la présidence « normale » de son prédécesseur, Emmanuel Macron préfère les scénographies majestueuses. Il suit là encore les principes ayant guidé la communication de François Mitterrand.

            Gérard Colé explique ainsi dans son ouvrage Le conseiller du prince[14]Gérard COLE, Le conseiller du prince, Paris, Michel Laffon, 1999. la manière dont il contribua à changer la mise en scène des interventions présidentielles. Le duo de conseillers en communication imposa par exemple la présence des drapeaux français et européens derrière le chef de l’Etat, opta pour un nouveau pupitre plus valorisant pour le Président, lequel a d’ailleurs été réemployé par le candidat Macron.

            Dans cette optique, dès le soir de son élection on a pu ainsi admirer le nouveau Président déambuler seul dans la cour carrée du Louvre avant d’atteindre l’estrade sur fond d’hymne à la joie. Indéniablement, la scène avait des faux airs de cérémonie du Panthéon en 1981. Puis, c’est sur un véhicule militaire qu’il descend les Champs-Elysées, le 14 juillet. De même, comme François Mitterrand pour le sommet du G7 en 1982, il reçoit en grande pompe ses homologues étrangers à Versailles, à l’instar de Vladimir Poutine fin mai. Toutefois, pour la venue de Donald Trump en juillet, c’est la carte postale de la Tour Eiffel qu’il choisit cette fois. Enfin, pour fêter ses 40 ans, il déclenche la polémique en louant un salon du château de Chambord.

L’isolement jupitérien est-il un archaïsme ?

            La brusque chute dans les sondages du Président au cours de l’été et les polémiques entourant ses propos ont toutefois questionné cette stratégie. Les pratiques adaptées aux années 1980 semblent plus difficiles d’usage aujourd’hui.

            En premier lieu, l’autonomie des journalistes à l’égard des politiques, même si elle est beaucoup moins poussée que dans d’autres pays, s’est accrue. A titre d’exemple, la télévision n’est plus le « balcon de la France », comme la qualifiait Georges Pompidou en 1972. C’est donc une vision quelque peu archaïque des relations entre médias et politique que tente de restaurer Emmanuel Macron.

            Par ailleurs, les interviews trop conciliantes avec les responsables politiques, comme celle d’Emmanuel Macron par Laurent Delahousse, déçoivent et surprennent le grand public comme les observateurs.

            De la même manière, en dénigrant les journalistes, déjà très impopulaires, il tente de reconstituer une popularité à peu de frais, stratégie déjà largement utilisée par Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen ou encore François Fillon durant la campagne présidentielle. 

            Le temps médiatique a également radicalement changé, au moins depuis la présidence de Nicolas Sarkozy, rendant caduque la stratégie du silence. Les chaînes d’information en continu sont devenues des véhicules incontournables de l’actualité politique, tout comme les réseaux sociaux. Ils imposent aux responsables politiques des réactions plus immédiates, sous peine de laisser l’espace médiatique aux opposants.

            Tel a été le cas cet été : l’absence de prise de parole du chef de l’Etat a permis à ses opposants d’occuper le vide, en particulier au profit de la France Insoumise grâce à des mises en scène bien huilées – à l’image de ce sac de courses déballé en pleine Assemblée Nationale pour réagir à la baisse des APL – et à de nouveaux visages comme Adrien Quatennens, Danièle Obono ou François Ruffin.

            Les polémiques se sont ainsi enchaînées, d’abord concernant le limogeage du général de Villiers, puis la baisse de 5 euros des allocations logement, la suppression de l’ISF, avant que le statut sur la première dame ne fasse l’objet de pétitions défavorables.

            Exempts de messages, les journalistes ont tout de même tenté de recueillir des bribes de commentaires présidentiels. Le plus anodin de ses propos s’est converti en un fait d’actualité pour un pool de journalistes dédiés à la présidence demeuré pléthorique. Les propos malheureux sur les « fainéants », la France irréformable, « la démocratie qui ne se fait pas dans la rue » sont ainsi devenus des événements ayant alimenté la polémique.

            Tout ceci aurait pu être contrebalancé par l’entourage du Président de la République ou l’équipe ministérielle. Mais en choisissant des ministres aux profils techniques, Emmanuel Macron s’est privé de cette possibilité.

            En outre, au sein de la majorité, les figures charismatiques sont rares et les nouveaux députés macronistes ont plutôt brillé par leur méconnaissance de la fonction depuis leur élection, voire par leurs propos polémiques. La députée de l’Eure, Claire O’Petit est ainsi devenue la coqueluche des satiristes de la toile, comme Nadine Morano en son temps.

            Mais surtout, la société française a considérablement changé depuis trente ans et on peut se demander si un tel positionnement est encore conforme à la manière dont les Français perçoivent la fonction présidentielle.

            A l’époque de Charles de Gaulle, le chef de l’Etat était un personnage hors du commun, relevant incontestablement du registre de la sacralité. Avec Georges Pompidou et surtout Valéry Giscard d’Estaing, on assista à une « décrispation ». Le chef de l’Etat restait souverain, mais il présentait aussi des similitudes avec ses contemporains.

            Depuis cette période, la fonction est soumise à une tension entre cette proximité de plus en plus grande, réclamée par les électeurs, et la volonté de maintenir une certaine sacralité. Avec les successeurs de François Mitterrand, la proximité a pris une part de plus en plus importante, dévalorisant par conséquent la fonction présidentielle.

            La « peopolisation » à outrance et les attitudes proches de la vulgarité de Nicolas Sarkozy, puis plus tard la « normalité » hollandienne ont rabaissé le statut de Président de la République au niveau du commun des mortels. Emmanuel Macron a bien mesuré cette dévalorisation et tente d’inverser la tendance en ravivant un registre de communication employé par François Mitterrand.

            Mais si ses deux prédécesseurs ont été emportés dans un tel tourbillon de proximité, n’est-ce pas aussi le signe que cette dynamique est incontournable ? Les Français n’ont-ils pas changé d’attente à l’égard de leur Président ? De fait, il est reproché au Président son attitude hautaine, voire méprisante, à l’égard de la population.

            L’image du représentant d’une élite déconnectée de la vie quotidienne des Français commence à lui coller à la peau. Le baromètre d’Odoxa du 24 octobre montre ainsi que 71% des sondés ne le jugent pas proche d’eux. Selon le baromètre d’Odoxa du 20 décembre 2017, 71% des sondés ne le trouvent pas humble, et ils sont toujours 67% à le voir comme le « président des riches ».

            Dernier exemple en date : alors que le gouvernement profite des vacances de Noël pour annoncer des contrôles plus stricts à l’égard des bénéficiaires de l’allocation chômage, le président affirme sa fermeté sur le sujet… au bas des pistes de ski…

La provocation antisociale

            La stratégie de communication qui aurait pu aider Emmanuel Macron à corriger cette image négative semble inefficace. Le chef de l’Etat multiplie les propos méprisants à l’égard de ceux qui contestent ses réformes : lors d’un discours en Grèce, le 24 août, il explique qu’il ne cèdera rien « ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes », saillie qui éclipse la portée réformatrice de son discours sur l’Europe. Son entourage corrigera en expliquant qu’il visait ainsi ses prédécesseurs et non ceux qui contestent ses réformes. Pour vérace que soit ce rectificatif, un philosophe bien aimé du Président avait coutume de souligner que l’incompréhension entourant un message procède d’un défaut de pédagogie censée l’accompagner[15]Paul RICOEUR, Temps et récit I, Paris, Seuil, 1991..

            On pourrait certes plaider le dérapage circonstancié, mais les propos similaires se multiplient, alors même que la parole présidentielle a rarement été aussi contrôlée : en déplacement à Egletons, il stigmatise des employés licenciés de GM & S comme « ceux qui foutent le bordel » ; au début de son quinquennat, il avait déjà opposé « ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien » lors de l’inauguration de la station F à Paris, le 29 juin 2017.

            Pour autant, loin de signaler les limites de la stratégie présidentielle, la répétition de ces sorties interroge. Comme le soulignait Christian Le Bart à propos des prétendues « gaffes » politiques, de tels propos en apparence décalés répondent au contraire à des stratégies finement ciselées dans un monde politique où la parole est particulièrement contrôlée : « On serait fondé à croire, à l’inverse, que ces propos, dénoncés dans le champ politique, mais peut-être appréciés au-delà (il parle « vrai », lui), s’apparentent plus à un coup qu’à une gaffe. Le champ politique a ceci de particulier que la légitimité qui circule en son sein trouve son origine dans la popularité construite aussi à l’extérieur de ce champ. Il arrive donc souvent qu’un acteur en position moyenne se risque à tenter d’en bouleverser l’équilibre au moyen de discours dissonants[16]Christian LE BART, « Lois et invariants d’un genre : pour une sociologie des gaffes politiques », in Simone BONNAFOUS, Pierre CHIRON, Dominique DUCARD, Carlos LEVY, … Continue reading. »

            Pareil usage de propos en rupture avec les attendus de la fonction présidentielle n’est d’ailleurs pas nouveau. Dans l’histoire, en particulier la plus récente, des acteurs politiques ont ainsi cherché dans un discours volontairement « choc », voire même argotique, le moyen d’afficher une plus grande proximité avec l’opinion qu’ils considèrent comme la plus partagée.

            Nicolas Sarkozy a été, parmi les présidents, le plus grand adepte de cette stratégie, du « karcher » au « Casse-toi pauvre con ». Cela lui a permis de se construire l’image d’un chef politique viril et de conforter sa droite. Il a ainsi pu mordre sur l’électorat du Front national, depuis longtemps séduit par un discours populiste rejetant les attitudes et le langage qu’imposent la gestion des institutions et la démocratie. Ce discours, si prisé de Nadine Morano ou de Laurent Wauquiez, fait par exemple le succès des Grandes Gueules de RMC.

            Loin d’un dérapage à l’égard de ceux qui s’opposent à ses réformes, on peut au contraire y déceler une stratégie délibérée visant à conforter l’électorat de droite (au sein duquel Emmanuel Macron est majoritaire), alors qu’il fait face à un rejet croissant – selon le baromètre Odoxa du 24 octobre, 67% de l’électorat de gauche le considèrent comme un « mauvais président » et 58% sont mécontents de son action dans le baromètre Odoxa du 20 décembre – au sein d’une gauche qui se restructure petit à petit. A droite, au contraire, le champ est laissé libre par Laurent Wauquiez, bientôt plus à droite que le Front national lui-même, ou Marine Le Pen encore affaiblie. Les Français ne s’y trompent pas d’ailleurs, puisque 42% classent le président à droite contre seulement 4% à gauche[17]Baromètre Odoxa, 24 octobre 2017.

            Souvent comparé à de Gaulle ou Mitterrand, Emmanuel Macron semble plus proche de Valéry Giscard d’Estaing : comme lui, il a débuté son mandat sur l’apparence d’un dépassement du clivage droite-gauche ; mais plus rapidement que le maire de Chamalières, il bascule vers sa droite, sans avoir accompli l’équivalent législatif du recours à l’IVG, du vote à 18 ans ou du collège unique. Pour moquer Valéry Giscard d’Estaing, les caricaturistes le dépeignaient à la manière de Louis XV, isolé des Français et rêvant à une gloire dont il n’avait pas les moyens. Un cycle semble se reproduire.


            En définitive, il est difficile de dégager un vrai style de communication macronien. Son arrivée au pouvoir s’est traduite par une démultiplication des moyens dédiés à ce secteur. Le chef de l’Etat semble être passé par toutes les figures de communication présidentielle.

            Après une campagne aux faux airs de rocardisme et de giscardisme – la modernité politique sans démagogie, mais sans l’hésitation rocardienne –, ses débuts à l’Elysée ont fait croire au retour du sphinx mitterrandien.

            Mais la chute des sondages et l’effervescence qui s’est emparée de l’Elysée ont amené le chef de l’Etat à opter pour l’outrance verbale. De plus en plus enfermé dans sa tour d’ivoire, face à un peuple inquiet, ses seules réponses sont jusqu’à présent le mépris de classe et l’insulte.

            Rocard avant-hier, Mitterrand hier, Emmanuel Macron a peut-être désormais trouvé son nouveau modèle : l’outrecuidance de Nicolas Sarkozy.

Notes

1 Rapport de la Cour des comptes sur « Les comptes et la gestion des services de la présidence de la République », 11 mai 2017.
2 Europe 1, 17 septembre 2014.
3 Catégorie socio-professionnelle (CSP) élevée.
4 Comme ont pu l’analyser les historiens Odile Rudelle et Serge Berstein, l’identité républicaine s’est construite contre la personnalisation du pouvoir du régime de Napoléon III, in Serge BERSTEIN et Odile RUDELLE, Le modèle républicain, Paris, PUF, 1992
5 Pierre-Emmanuel GUIGO, Com’ et politique, les liaisons dangereuses. 10 questions sur la communication politique, Paris, Arkhé, 2017. François Hollande en particulier avait conservé de la défaite socialiste de 2002 une forte défiance à l’égard des professionnels de la communication, la campagne ayant été confiée à l’agence Euro-RSCG (future Havas). Au point que lorsque Denis Pingaud consacra un ouvrage à sa communication, il choisit de le titrer L’homme sans com’ : Denis PINGAUD, L’homme sans com’, Paris, Seuil, 2013.
6 Guillaume LIEGEY, Arthur MULLER, Vincent PONS, Porte-à-porte, Reconquérir la démocratie sur le terrain, Paris, Calmann-Lévy, 2013.
7 C’est notamment le cas lors de cette sortie sur la plage en maillot de bain en une de Paris Match du 10 août 2016.
8 Elle avait d’ailleurs été à l’origine des révélations de Closer sur la relation adultérine de François Hollande.
9 Le Supplément, Canal Plus, 19 avril 2015.
10 Quotidien, TMC, 14 mars 2017.
11 Touche pas à mon poste, C8, 27 avril 2017.
12 Pierre-Emmanuel GUIGO, François Mitterrand : un homme de paroles, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 2017.
13 Jacques PILHAN, « L’écriture médiatique. Entretien avec Jacques Pilhan ». Le Débat, 87, 1995, p. 4.
14 Gérard COLE, Le conseiller du prince, Paris, Michel Laffon, 1999.
15 Paul RICOEUR, Temps et récit I, Paris, Seuil, 1991.
16 Christian LE BART, « Lois et invariants d’un genre : pour une sociologie des gaffes politiques », in Simone BONNAFOUS, Pierre CHIRON, Dominique DUCARD, Carlos LEVY, Argumentation et discours politique, Rennes, PUR, 2003, p. 85.
17 Baromètre Odoxa, 24 octobre 2017