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Les Etats-Unis et les Frères musulmans : les méandres séculaires d’une relation heurtée #23

Research-Professor et Marie Sklodowska Curie Fellow, Georgetown University/Edmund A.Walsch School of Foreign Service

Le 11 juillet dernier, le Subcommittee on National Security du Congrès organisait une série d’auditions destinée à éclairer les représentants du peuple américain au sujet des Frères musulmans. Le cycle s’intitulait : « the Muslim Brotherhood’s Global Threat ». Dans ce cadre, devait notamment être tranchée la question de la dangerosité « pour les intérêts américains » de cette « organisation islamiste radicale ayant généré un réseau de mouvements affiliés dans 70 pays ». De fait, l’enjeu de ces travaux parlementaires consistait clairement à s’interroger sur la pertinence de classer le mouvement dans la catégorie des organisations terroristes, à l’instar de la décision prise par de nombreux Etats. Or, si les États-Unis désignent comme terroristes depuis de nombreuses années certains mouvements épigones – tel que le Hamas palestinien -, ils n’ont jamais encore franchi ce pas en ce qui concerne les Frères musulmans égyptiens qui font figure de mouvement-père de l’islamisme depuis près d’un siècle.

Bien que considérablement esseulés depuis le coup d’État de juillet 2013 qui les a chassés du pouvoir après dix-neuf mois de rapprochement puis d’exercice du pouvoir (certes sous contrôle étroit de l’armée), les Frères musulmans égyptiens ont historiquement revêtu une forte dimension internationale qui les a conduits à interagir avec les grandes puissances de notre temps, au premier rang desquelles les États-Unis. Ces derniers, conscients de la forte charge idéologique anti-occidentale contenue dans l’idéologie islamiste originelle, ne sont pour autant jamais entrés en conflit avec les Ikhwan, cherchant davantage à cultiver une relation de proximité voire d’instrumentalisation du mouvement lorsqu’il était perçu comme potentiellement utile à la promotion des intérêts américains au sein du pays le plus peuplé du monde arabe. C’est ce que révèlent aujourd’hui les archives déclassifiées du Département d’Etat rendues disponibles aux chercheurs.

Les Frères musulmans vus par la diplomatie américaine : du fanatisme à l’orthodoxie (1940-1980)

Alors que la confrérie naît en 1927, il faut attendre l’année 1944 – plus précisément le 29 avril de cette année – pour que l’ambassade américaine au Caire établisse un premier rapport à son sujet. En effet, les premières années des Frères musulmans ne semblent pas avoir attiré l’attention de la représentation diplomatique américaine en Égypte, pays avec lequel les États-Unis entretiennent des relations classiques, principalement motivées jusque dans les années 1940 par la nécessité de défendre les sociétés américaines, puis – sans surprise – par les considérations stratégiques de la Seconde guerre mondiale.

Les premiers câbles diplomatiques évoquant « a Fanatical Moslem Society called « Ikhwan El-Muslimin » (Moslem Brotherhood)[1] L’étude des archives permet également de constater que ces lettres sont la raison pour laquelle, pour la première fois, un traducteur anglais-arabe a été recruté par l’ambassade … Continue reading » s’expliquent par les 320 lettres envoyées par des membres de la confrérie fondée par Hassan al-Banna afin de protester auprès de l’ambassade contre le soutien américain aux juifs en Palestine mais également contre l’octroi de la citoyenneté française à certains musulmans d’Algérie.

Empreints d’une image de violence, habités par une idéologie poussant à « détester tout non-musulman » et à instaurer « la loi coranique », les Frères musulmans vont continuer jusque dans les années 1950 d’être perçus comme un mouvement extrémiste sans réelle utilité pour une puissance américaine de plus en plus focalisée sur la menace communiste.

Il semblerait toutefois que les premières années de la décennie 1950 marquent un tournant en raison de l’arrivée au pouvoir des « Officiers libres[2] Organisation militaire clandestine créée par Nasser après la guerre israélo-arabe de 1948et qui renversa la monarchie égyptienne en 1952. » et de la crainte d’un rapprochement avec l’ennemi soviétique renforcée par l’avènement de Nasser comme chef du pays. Ce contexte conduit en effet les Américains à reconsidérer les Frères musulmans et à les qualifier désormais de « croyants orthodoxes ». A titre d’illustration, des réunions régulières sont tenues entre le chargé d’affaires Franck Gaffney et le guide Hassan al-Hudaybi durant ces années d’un rapprochement d’autant plus étroit que les tensions entre Ikhwan et les militaires (initialement bonnes) sont perçues par les américains comme l’occasion de renforcer le front anti-communiste.

Si les archives diplomatiques américaines n’ont jamais accordé aux Frères musulmans une place centrale – ces derniers faisant figure de mouvement religieux et politique certes important mais secondaire par rapport aux militaires, à la monarchie, au Wafd et aux communistes -, leur rôle d’opposant à Nasser constitue la principale source d’intérêt à leur égard. Même Sayyid Qutb, pourtant figure centrale de la confrérie à partir de la seconde moitié des années 1950, n’est mentionné qu’une poignée de fois, son jugement puis sa pendaison ne faisant l’objet que de quelques lignes dans les rapports de l’ambassade. Pareille place mineure peut s’expliquer en partie par leur clandestinité et la persécution qu’ils doivent affronter à cette époque.

Ce qui importe pour la diplomatie américaine, c’est bien la capacité du mouvement à peser ou non sur les décisions d’un régime nassérien dont les relations avec l’Union soviétique (fluctuantes mais néanmoins solides) représentent la principale source d’inquiétudes. Juguler l’influence croissante du Sphinx Nasser est la tâche principale. Ainsi, les années 1960 président-elles à la disparition de la problématique des Ikhwan de l’agenda de l’ambassade au Caire.

Les années 1970 constituent également des années de relative absence des Frères du champ d’action américain en Égypte. Constamment perçus à travers le prisme de leur utilité par rapport à un régime qui devient plus avenant avec l’arrivée de Sadate au pouvoir, les Ikhwan perdent de l’intérêt pour les Américains. Et la révolution iranienne de 1978-1979 – pourtant à forte coloration islamique – ne produit pas de prise de conscience d’un sursaut religieux de dimension transnationale, si l’on en croit les câbles diplomatiques.

Plus largement, aux yeux des Américains, les Frères musulmans demeurent une problématique strictement égyptienne jusqu’à la fin des années 1980. Les entretiens réalisés par nos soins confirment l’absence totale de référence à l’islamisme comme idéologie – désormais centrale – au Moyen-Orient. Le terme ne figure d’ailleurs jamais dans les rapports et documents diplomatiques américains, ni dans les discours officiels. L’un des responsables du Bureau for Near Eastern Affairs nous a ainsi confié que même l’assassinat de Sadate en 1981 a été interprété par beaucoup au sein du Département d’État comme une initiative communiste consistant en une instrumentalisation d’intégristes religieux dont on ne savait pas même s’il fallait les lier aux Frères musulmans.

Les Frères musulmans dans la décennie 1990 : islamistes et menace gobale ?

C’est la fin de la Guerre Froide qui semble changer la donne. A l’occasion du tournant de la décennie 1990, certains diplomates et militaires américains promeuvent une réflexion stratégique les conduisant à considérer les Frères musulmans et les mouvements semblant s’inscrire dans leur sillage – au premier rang desquels le Front islamique du salut algérien, vainqueur des élections de décembre 1991 – comme dépositaires, non plus seulement d’une idéologie similaire, mais d’un dessein mondial pouvant nuire aux intérêts américains. Cette crainte est formulée de manière explicite par l’ambassadeur Edward Djerejian dans son Meridian Speech du 4 juin 1992 dans lequel, pour la première fois, est mentionné comme menace globale « l’extrémisme religieux ou politique ».

Désormais identifié comme un danger pour la puissance mondiale majeure, l’islamisme (qui n’est pas encore évoqué à travers ce terme) commence à intéresser de manière assumée les chancelleries américaines. La décennie 1990 en Égypte est ainsi celle de contacts renoués avec les Ikhwan alors qu’une contrainte de taille commence à se faire sentir : l’extrême réticence du régime d’Hosni Mubarak de voir son allié américain prendre langue avec son opposition religieuse sur le plan domestique. Cela aboutira à une rupture de quelques années dans la seconde moitié de la décennie 1990, avant que l’avènement d’un terrorisme transnational de type jihadiste ne pousse les États-Unis à interroger à nouveau les Frères musulmans comme force potentiellement modératrice ou au contraire facilitatrice de mouvements tel qu’Al-Qaida.

Un débat profond agite alors les cercles d’influence à Washington et ailleurs au sujet de la dangerosité (réelle ou exagérée) des Ikhwan. Désormais identifiée comme « islamiste », l’idéologie des Frères musulmans nourrit ainsi l’objet de nombreux débats, les uns y décelant d’abord un conservatisme moral et identitaire qui puise dans les frustrations des sociétés musulmanes les raisons de son succès, les autres l’expression d’une essence islamique ancrée dans la spécificité de cette religion dans son rapport au politique.

Les Frères au pouvoir

Pour la première fois dans l’histoire de l’Égypte, les Frères musulmans arrivent au pouvoir grâce aux révolutions arabes. Les États-Unis ont alors l’occasion de traiter avec le mouvement islamiste désormais installé au sommet de l’État. Le pragmatisme de la relation entre les deux parties décrit la politique américaine. Bien que le gouvernement dirigé par le président Mohammed Morsy ne détienne le pouvoir dans son entier (les militaires restant sur bien des plans aux commandes), l’Administration Obama et, sur le plan local, la diplomatie américaine dirigée par l’ambassadrice Anne Patterson, cherchent à « responsabiliser » les dirigeants fréristes que l’exercice du pouvoir est censé rendre réalistes, loin des contenus idéologiques révolutionnaires, anti-occidentaux et anti-israéliens qui ont assuré durant leurs années d’opposition et de clandestinité une grande partie du soutien populaire dont ils ont bénéficié.

L’ambiguïté qui caractérise la vision américaine des Frères musulmans se retrouve durant les mois de gouvernement assuré par des représentants du mouvement. Si, par exemple, le rôle de médiation assuré par le président Morsy durant le conflit de Gaza de 2012 est salué comme un signe de pragmatisme et de coopération par la diplomatie américaine, nombre de propos et de références politico-religieuses continuent d’inquiéter une puissance américaine en quête avant tout de stabilité à l’heure où de nombreuses sociétés arabes semblent en ébullition. De même, le rôle de Morsy durant le conflit de Gaza ainsi que le respect du Traité de paix avec Israël datant de 1978 feront ainsi l’objet d’un satisfecit américain bien que de nombreuses considérations des Ikhwan sur la place de la religion dans la société égyptienne continuent d’alimenter une réelle suspicion.

Les déclarations d’Anne Patterson illustrent cette dualité. En 2011, elle indique ne pas être « personally comfortable with it enough yet »; reconnaissant l’implication des Frères dans le domaine la libéralisation économique, elle signale : « it’s less liberal stances on women’s rights ».

Depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump : les reconfigurations d’une alliance anti-islamiste ?

A l’heure où le président Donald Trump semble assumer un réalisme de principe dans le monde arabe en instituant l’intérêt américain comme l’unique variable de son action extérieure, qu’en est-il de sa compréhension de l’idéologie et du rôle des Frères musulmans alors que ces derniers font face à la plus grave crise de leur histoire à la suite du coup d’Etat de 2013 ?

Faisant de l’islam un tout inique, le président américain ainsi que son administration (qui semble avoir relégué le Département d’État dans le rôle d’acteur largement marginalisé de la politique extérieure américaine) n’ont jamais initié de doctrine officielle par rapport aux acteurs islamistes. Toutefois, l’animosité assumée à leur endroit nourrit nombre de questionnements au sujet d’un possible raidissement des positions qui ont prévalu sous Barack Obama, que l’on peut décrire comme la tentative d’ouvrir de manière aussi contrôlée que possible le jeu aux Frères musulmans en pariant sur leur conversion au réalisme politique.

L’alliance renforcée entre une puissance américaine (dont l’engagement au Moyen-Orient fait l’objet de nombreux débats) et les monarchies sunnites du Golfe (Qatar exclu mais régime du Maréchal al-Sissi inclus) aujourd’hui en pointe dans la stratégie de refoulement des Ikhwan dans la région pousse certains proches de Trump à sauter le pas d’une désignation du mouvement comme terroriste. Pour le moment, aucune décision en ce sens ne semble d’actualité tant la lecture de la diplomatie américaine est devenue complexe. Toutefois, la possibilité existe, comme celle d’un attentisme assumé qui verrait une fois de plus les États-Unis faire dépendre leur position au sujet des Frères musulmans de la capacité de ces derniers à survivre dans un jeu politique égyptien plus fermé que jamais, et à un jour prochain redevenir un candidat sérieux au pouvoir.

Le principled realism (« réalisme de principe ») dont se targue le présent locataire de la Maison-Blanche fait de la relation à l’islam politique incarné par les Frères musulmans un sujet de réajustement doctrinal et politique désormais recherché. Le monde musulman est, par essence, présenté comme hostile à ce qu’est et veut l’Amérique (« Islam hates us ») ; mais cela n’empêche pas la flexibilité de prédominer lorsque des intérêts économiques et stratégiques sont en jeu (pétrole, endiguement de l’Iran, préservation de la stabilité interne des régimes alliés des Etats-Unis comme l’Egypte ou l’Arabie Saoudite…).

En d’autres termes, la relation américaine au Moyen-Orient, et au-delà, ne saurait être autre chose qu’une relation de travail faisant écho à un jeu d’intérêts bien compris en vertu duquel ce qui est bon pour l’Amérique et ses alliés immédiats (pays du Golfe, Israël, Egypte et Jordanie) doit se concrétiser en gains substantiels et immédiats. A ce titre, les Frères musulmans désormais éloignés du pouvoir et risquant leur survie (à tout le moins officielle) dans le plus grand pays arabe, ne font plus partie de l’équation moyen-orientale jusqu’à nouvel ordre. Leur expulsion du pouvoir par la force est perçue comme positive par l’Administration Trump, mais cette dernière ne possède pas de doctrine particulière quant à l’islam politique en général. Seuls les mouvements jihadistes, en ce qu’ils sont vus comme une menace sécuritaire officiellement formulée comme telle (en Syrie au premier chef), font l’objet d’un discours officiel visant leur destruction. Car la lutte entre l’Amérique et ces derniers est présentée comme la résultante d’une haine des « extrémistes musulmans » à l’endroit de ses valeurs.

L’alignement américain sur les positions antirévolutionnaires et anti-islamistes (les deux étant d’ailleurs confondues à leurs yeux) des Etats du Golfe et de l’Egypte est acté, bien que l’Administration Trump se soit pour le moment refusée à tout discours officiel ciblant les thuriféraires de l’islam politique, au premier rang desquels les Frères musulmans. De fait, les islamistes exerçant ou participant au pouvoir en Turquie, au Maroc ou en Tunisie ne font l’objet d’aucune remontrance idéologique, ni même politique. A ce titre, les tensions avec le président Erdogan n’ont par exemple jamais encore fait l’objet d’un cadrage faisant appel au caractère islamiste du « néo-sultan ».

Ainsi, le court-termisme (soit la configuration géostratégique qui prévaut au moment présent) semble-t-il faire de la problématique frériste un non-élément pour Trump et ses proches conseillers. Ces derniers ont, d’une certaine manière – consciente ou non – pris la désintégration politique du monde arabe comme un atout dans une série de dossiers précis pour chacun desquels l’Amérique doit faire triompher son point de vue (Israël/Palestine, Iran, Syrie, pétrole, contrats militaires, Yémen…).

A rebours de son prédécesseur pour qui (à tout le moins nominalement) la promotion des valeurs démocratiques (consubstantielles à l’identité profonde de l’Amérique) et la défense des intérêts politiques et économiques allaient de pair (comme l’illustre le discours du Caire cherchant, sans les nommer, à responsabiliser les islamistes dans le monde arabe), Trump semble avoir restauré une politique synonyme de courte vue. En vertu de cette dernière, et dans la mesure où ils ne constituent plus le sujet du moment en Egypte, les Frères musulmans ne sauraient, du moins jusqu’à nouvel ordre, occuper l’agenda des Etats-Unis.

Notes

1 L’étude des archives permet également de constater que ces lettres sont la raison pour laquelle, pour la première fois, un traducteur anglais-arabe a été recruté par l’ambassade américaine jusqu’alors dépourvue de compétences en la matière.
2 Organisation militaire clandestine créée par Nasser après la guerre israélo-arabe de 1948et qui renversa la monarchie égyptienne en 1952.