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L’agent de sécurité privée : nouveau prolétaire de la sécurité intérieure [Tribune #17]

Docteur en sciences de gestion Chef du pôle sécurité intérieure de L’Hétairie Conseiller scientifique de la spécialité sécurité-défense de l'Ecole d'Affaires publiques de Sciences Po.

      Le week-end du 14 juillet dernier, les forces de sécurité intérieure ont sécurisé, outre les bals populaires, défilés militaires et traditionnelles célébrations, des dizaines de « fan zones » à travers le pays ainsi que tous les rassemblements d’anonymes, heureux de célébrer une deuxième victoire en coupe du monde de football. Si quelques incidents ont émaillé ces festivités, le professionnalisme des 110 000 policiers et gendarmes mobilisés tout au long de ces deux jours a permis qu’aucun incident majeur ne vienne gâcher la joie des Français.

            A leurs côtés, aux côtés des policiers municipaux également, se tenait une force de sécurité médiatiquement plus discrète, grande absente des discours ministériels de présentation des dispositifs de sécurité : la sécurité privée.

            En effet, des tâches les plus sensibles aux plus banales, des missions les plus internationales aux plus locales, les agents de sécurité privée, les policiers municipaux, les policiers nationaux, les gendarmes et les trois armées sont concomitamment priés de trouver leur place sur ce qu’il a lieu d’appeler « le continuum de sécurité intérieure ». Car, depuis les attentats de 2015, la sécurité privée est devenue une force d’appui dans des proportions telles que plus une manifestation publique à caractère culturel, sportif ou festif ne peut se tenir sans la mobilisation de ses agents.

            Ils sont 167 800 salariés[1]Chiffre au 31 décembre 2016. à exercer en France. C’est plus que le nombre de policiers et plus que le nombre de gendarmes. D’ici dix ans, ce sera probablement plus que les deux forces étatiques réunies.

            Or, en sus de leur invisibilité politique et médiatique, les agents de sécurité privée sont les nouveaux prolétaires de cette sécurité intérieure de plus en plus divisée en classes. Leurs caractéristiques en témoignent : 

  • Ils sont à 75% employés en CDD avec un taux de transformation en CDI inférieur à 3% ;
  • Il s’agit d’employés masculins pour 86% d’entre eux ;
  • 87% appartiennent à la catégorie des agents d’exploitation ;
  • Plus d’un sur deux a moins de 39 ans ;
  • Pourtant, aucun ne fera carrière dans ce secteur : au sein de la profession, un agent sur deux présente un taux d’ancienneté inférieur à quatre ans.
  • Pour les agents d’exploitation, les salaires sont indexés sur le SMIC.
  • Quant aux agents de maîtrise et aux cadres, ils ne représentent qu’à peine 10% des salariés du secteur.

            Dans un tel contexte social, quel employé, même habité d’une vocation sincère pour la sécurité des personnes, resterait éternellement accroché à un secteur instable, mauvais payeur et incapable de lui assurer un authentique parcours de carrière ?

            Le 5 février 2018 dernier, à l’occasion de l’ouverture des assises de la sécurité privée à Paris, Gérard Collomb appelait au renforcement de la coopération public-privé en matière de sécurité privée et annonçait une mission confiée aux parlementaires Alice Thourot et Jean-Michel Fauvergue. Les deux élus devaient définir les modalités pratiques de ce souhait du ministre, de cette nécessité absolue.

            A cet égard, nul ne conteste que, parmi les défis prégnants et si souvent commentés qui se posent au secteur, ceux de sa moralisation et de sa professionnalisation soient cardinaux. Gageons que, dans cette perspective, les rapporteurs sauront appeler au renforcement des moyens du Conseil National des Activités Privées de Sécurité (CNAPS). Toutefois, garantir la qualité de l’écosystème de la sécurité privée exige avant tout de relever le défi social :

  • La valse des employeurs tant sous l’effet de la pression concurrentielle qu’au gré des faillites d’entreprises, doit cesser ;
  • Les salaires doivent connaître une augmentation ;
  • La formation doit être unifiée.
  • Les parcours de carrière doivent être généralisés.

            Ce sont là autant de conditions indispensables à la qualité de vie des agents et, dans le même temps, à celle des prestations de sécurité des personnes et des biens qu’ils assurent.  

            Mais, alors qu’ils réalisent peu, voire pas, de marge, comment les employeurs pourraient-ils investir, notamment dans le capital humain ? D’autant que les acheteurs, Etat et collectivités territoriales en tête, imposent une impitoyable guerre tarifaire aux sociétés de sécurité privée.

            En réponse, l’autorégulation du secteur est une chimère, tout comme les baisses de charges dont les bénéfices ont été sacrifiés sur l’autel de la concurrence, au point que ni les employeurs, ni les salariés n’en ont réellement bénéficié.

            Dans ces conditions, seul l’Etat régulateur peut briser cet engrenage toxique où la baisse tendancielle des marges entraîne celle de la qualité, puis des salaires. Encore faut-il pour cela que l’Etat cesse de ne voir dans la sécurité privée qu’une force supplétive qu’il peut substituer à moindre coût à des policiers et gendarmes. Car la substitution n’est pas une option. L’agent de sécurité ne le réclame pas. Il n’y voit que la caricature libérale brossée par ses détracteurs. L’agent de sécurité privée a plutôt besoin de la reconnaissance, de la confiance et de la diligence de l’Etat.

Notes

1 Chiffre au 31 décembre 2016.