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Retour sur les accords de Matignon-Oudinot : entretien avec Jean-François Merle [Tribune #20]

Maître de conférences en histoire contemporaine, spécialiste de communication politique

Collaborateur historique de Michel Rocard, Jean-François Merle occupe les fonctions de conseiller technique en charge de l’outre-mer au cabinet du Premier ministre. A ce poste, il travaille en première ligne sur les accords de Matignon-Oudinot. Il a accepté pour L’Hétairie d’évoquer cette question.

Réalisé par Pierre-Emmanuel GUIGO

La « méthode » Rocard

Pierre-Emmanuel GUIGO (PEG) : Pouvez-vous nous rappeler votre rôle dans les accords de Matignon ?

Jean-François Merle (JFM) : Conseiller technique en charge de l’outre-mer au cabinet du Premier ministre, j’ai, dans un premier temps, été le référent à Paris de la « mission du dialogue » pour faciliter son travail sur place. Puis j’ai suivi le déroulement de la négociation à Paris. A partir de juillet 1988, en liaison étroite avec Louis Le Pensec, ministre des DOM-TOM, et son cabinet, j’ai accompagné la négociation des accords Oudinot et ensuite, pendant trois ans, veillé au jour le jour à leur bonne application, en mobilisant l’ensemble des administrations à cet effet.

PEG : D’où vient l’idée d’envoyer une mission du dialogue en Nouvelle-Calédonie à partir de mai 1988 ?

JFM : Avant l’élection présidentielle, Michel Rocard avait déjà acquis la conviction que l’on ne pourrait sortir de la crise calédonienne qu’en faisant en sorte que le destin du territoire ne soit plus un enjeu de politique intérieure nationale, comme c’était le cas lorsqu’au milieu des années 1980, Charles Pasqua battait les estrades en disant : « La défense de Bastia commence à Nouméa » ! La réflexion allait alors vers une mission transpartisane, à partir de contacts pris avec l’entourage de gaullistes authentiques, comme Jacques Chaban-Delmas. Mais après le drame d’Ouvéa, la parole politique était trop discréditée pour que cela ait encore un sens. D’où l’idée, suggérée par Christian Blanc, et discutée entre François Mitterrand et Michel Rocard, d’une mission composée de représentants de la société civile et de personnalités indépendantes, reflétant les forces spirituelles actives sur le territoire.

PEG : Qu’est-ce qui a rendu l’accord possible alors qu’un mois et demi plus tôt l’île connaissait son pire bain de sang (attaque de la grotte d’Ouvéa) ?

JFM : Ouvéa a constitué le paroxysme de la crise, mais il faut se souvenir qu’entre 1981 et 1988, la guerre civile larvée qui a ravagé la Nouvelle-Calédonie a fait près de 85 victimes. Rapportées à la population du territoire à l’époque, c’est comme si, en métropole, une ville de 32.000 habitants avait été rayée de la carte ! Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou partageaient la volonté d’arrêter le bain de sang et ils ont su l’un et l’autre s’élever au-dessus de leurs intérêts partisans immédiats pour prendre le risque de la paix. C’est à cela que l’on reconnaît des hommes d’Etat.

PEG : Comment le Premier ministre a-t-il réussi à arracher cet accord historique du 26 juin 1988 ?

JFM : Michel Rocard a su gagner leur confiance en montrant à l’un comme à l’autre qu’il n’était pas l’homme d’un camp contre un autre, en proposant une solution qui leur permettait de ne rien abandonner de leurs engagements fondamentaux – l’indépendance pour Tjibaou, le maintien dans la France pour Lafleur – et en créant les conditions d’un partage du pouvoir et des responsabilités dans lequel il n’y avait ni vainqueur, ni vaincu. C’est ce que Tjibaou avait appelé le « pari sur l’intelligence » et cela reste vrai aujourd’hui.

PEG : Dix ans après les accords de Matignon, les accords de Nouméa sous l’égide du Premier ministre Lionel Jospin ont permis d’accroître l’autonomie de l’île. Ont-ils permis à la Nouvelle-Calédonie d’entamer un développement qui lui est propre ?

JFM : Oui, incontestablement, car aujourd’hui, l’ensemble des politiques publiques mises en œuvre sur l’île relève du gouvernement et du congrès de la Nouvelle-Calédonie. Même les compétences régaliennes sont déjà assez largement partagées, s’agissant de la justice ou des relations internationales par exemple. Ce qui a été entrepris en matière d’enseignement et de formation professionnelle est considérable et répond aux intérêts propres de la Nouvelle-Calédonie : c’est essentiel pour le développement.

PEG : Comment se fait-il que seuls les gouvernements de gauche aient été les promoteurs de l’évolution du territoire et donc de la paix ?

JFM : C’est moins une question d’étiquette politique que de génération : Michel Rocard et Lionel Jospin sont l’un et l’autre des responsables politiques dont la formation et l’engagement militant se sont concrétisés au moment du combat contre la guerre d’Algérie, menée par un gouvernement socialiste. Compte tenu de leur parcours, montrer que la gauche pouvait réussir une décolonisation dans le cadre des institutions de la République était donc un défi politique et personnel important. C’est ce qui explique leur implication décisive dans le processus de négociation des accords de Matignon en 1988 et de l’accord de Nouméa en 1998.

PEG : Précisément, comment les élus Néo-calédoniens qui n’ont pas connu les événements des années 1980 perçoivent-ils la situation ? Le risque de violence a-t-il la même importance à leurs yeux ?

JFM : Les élus les plus jeunes sont parfaitement avertis de la réalité de la situation politique pendant la quasi guerre civile des années 80. C’est plutôt la jeunesse qui est moins informée de la dureté de cette période dont on ne lui a pas toujours parlé dans le cadre familial. Souvent, les personnes arrivées de fraîche date n’ont pas conscience de ces traumatismes de l’histoire. Les commentaires que l’on peut lire sur les réseaux sociaux sont parfois inquiétants de ce point de vue. Mais globalement, personne n’a envie de revivre le passé.

 Emmanuel Macron, Edouard Philippe et la Nouvelle-Calédonie

PEG : Le 4 novembre prochain, les Néo-calédoniens devront répondre à la question : « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante? » En quoi sagit-il dun moment historique pour la France ?

JFM : Les décolonisations françaises du XXème siècle, à l’exception peut-être de la Tunisie, se sont faites dans la douleur et dans la rupture, ou sous la contrainte des évènements. Pour la première fois, un processus patient et négocié va peut-être permettre à la France de réussir une décolonisation. La consultation du 4 novembre ne marquera d’ailleurs pas la fin du processus, mais une étape décisive : si le « non » l’emporte, deux autres consultations peuvent être demandées ultérieurement, et si le « oui » l’emporte, il restera à la France à accompagner la Nouvelle-Calédonie dans un partenariat que souhaite la majorité des indépendantistes.

PEG : Qu’est-ce qui dans la « méthode Rocard » pourrait inspirer le gouvernement actuel au sujet de la Nouvelle-Calédonie ?

JFM : Le Gouvernement actuel inscrit assez bien ses pas dans ceux de Michel Rocard, avec le souci de traiter les problèmes d’abord en fonction des intérêts de la Nouvelle-Calédonie, d’être fidèle à la parole donnée par l’Etat il y a trente ans, de n’être ni d’un camp ni de l’autre mais des deux en même temps, d’avoir une grande disponibilité pour écouter chacun des acteurs et d’avoir une vision de long terme du processus de décolonisation engagé.

PEG : Lors de sa visite en Nouvelle-Calédonie, Edouard Philippe s’est efforcé de ne déplaire ni aux indépendantistes, ni aux « loyalistes ». Ne risque-t-il pas à un moment donné de décevoir l’un ou l’autre des camps ?

JFM : Je n’ai pas le sentiment que le Premier ministre ait cherché à plaire ou à déplaire. Il a plutôt essayé de trouver aux problèmes qui lui étaient soumis (pour l’organisation de la consultation du 4 novembre, notamment) des solutions conformes à l’esprit de l’accord de Nouméa et aux règles de droit. S’il a essuyé des critiques venant d’une partie du camp non-indépendantiste, c’est surtout en raison de l’émiettement de cette famille politique et de la concurrence vive qui en découle.

PEG : Emmanuel Macron lors de sa visite en Nouvelle-Calédonie en mai, est le premier président à se rendre à Ouvéa où a eu lieu l’attaque qui mena à la mort de 19 néocalédoniens et de 4 gendarmes. Est-ce une manière d’essayer de refermer cette blessure encore dans toutes les mémoires ?

JFM : Il y a déjà eu au cours des années écoulées des cérémonies coutumières de réconciliation, souvent empreintes d’une très grande émotion et de dignité : entre les familles de Jean-Marie Tjibaou et de Yeiwené Yeiwené et celle de Djubelly Wéa d’abord, puis entre la population d’Ouvéa et la gendarmerie. Des ministres, de différents gouvernements, Jean-Marc Ayrault, Premier ministre, étaient allés à Ouvéa et avaient rendu hommage aux victimes. Ce qui a caractérisé la démarche du président Macron, c’était d’être présent lors de l’anniversaire de ce drame. Il est sans doute trop tôt pour qu’une blessure de cette gravité se referme mais, compte tenu de la part de responsabilité qui est celle de l’Etat, c’était assurément un geste d’apaisement et qui a été reçu comme tel par la population et les autorités coutumières.

PEG : Quelle attitude le Gouvernement devrait-il adopter durant la campagne référendaire : donner un avis ? Rester neutre ?

JFM : Le président de la République et le Premier ministre ont été bien avisés de choisir l’attitude consistant à ne pas prendre parti en faveur de l’une ou l’autre des solutions, puisque le choix doit être celui des Calédoniens. Il est curieux que ceux des dirigeants de droite qui tiennent un discours apocalyptique sur ce que serait le destin de la Nouvelle-Calédonie en cas d’indépendance ne se rendent pas compte qu’ils décrivent ainsi un échec de la France, qui n’aurait pas été capable de tenir la promesse du discours de Brazzaville…

PEG : Si les néo-calédoniens votaient « oui » au prochain référendum, que devrait faire la métropole ?

JFM : Prendre acte du résultat, se dire, du point de vue de la décolonisation, « mission accomplie » et accompagner le nouvel Etat dans un partenariat actif pour que ce soit, comme l’avait indiqué Michel Rocard dans un discours à la mairie de Nouméa le 26 août 1988, « l’indépendance dans la fidélité des confiances et non dans la rupture ».

PEG : La Nouvelle-Calédonie a notamment la possibilité de voter des « lois du pays », qui ont quasiment la valeur des lois votées par le Parlement français. Le modèle néo-calédonien ne pourrait-il pas être une solution pour la Corse ?

JFM : La situation de la Corse et celle de la Nouvelle-Calédonie sont très différentes. Les problèmes de la Corse sont plus proches de ceux de régions défavorisées de l’hexagone que de ceux de la Nouvelle-Calédonie. Et il faut se défier de la notion de « modèle ». Pour autant, je ne serais pas choqué que l’exécutif de la collectivité de Corse puisse disposer de davantage de possibilités d’adaptation aux réalités insulaires des lois et règlements nationaux. Cela supposerait aussi que les élus corses renoncent à une posture idéologique pour se saisir de ces possibilités.

La Nouvelle-Calédonie aujourd’hui : éléments de physionomie

PEG : Trente ans après peut-on dire que la société néo-calédonienne est moins inégalitaire ?

JFM : Les inégalités économiques et sociales restent très fortes en Nouvelle-Calédonie, mais le pays s’est transformé. Il y a trente ans, les deux tiers des Kanak vivaient en milieu tribal, aujourd’hui, c’est moins d’un tiers. Des outils juridiques ont permis à des tribus d’accéder à la personnalité morale pour devenir des acteurs économiques, dans le nickel ou le tourisme par exemple ; la manière dont les autorités coutumières des îles Loyauté régulent les croisières de paquebots, notamment australiens, ou l’exportation de bois de santal est significative d’une intégration économique maîtrisée, collective et soucieuse de durabilité. Et puis, le partage du pouvoir et des responsabilités a aussi permis l’émergence de jeunes Kanak qualifiés et entreprenants. Mais en matière de fiscalité, d’accès au logement ou de lutte contre la pauvreté, il reste énormément de chemin à parcourir.

PEG : Depuis plusieurs décennies, la Nouvelle-Calédonie profite de la prospérité du nickel. Peut-on imaginer que cette ressource permette aux inégalités de se réduire et favorise un équilibre plus harmonieux entre les communautés ?

JFM : Le nickel est une matière première dont les cours sont extraordinairement volatils et dépendants d’un assez petit nombre d’acteurs. En fait, la santé économique de la Nouvelle-Calédonie fluctue au rythme de l’évolution des cours du nickel, quelquefois tempérée par l’importance de certains programmes de grands travaux. Mais ce qui est dommage, c’est que les responsables politiques calédoniens n’aient pas concrétisé la recommandation qui leur avait été faite il y a une demi-douzaine d’années, quand les cours du nickel étaient au plus haut, de créer un « fonds souverain » (comme l’a fait la Norvège pour le pétrole), alimenté par une taxe sur les exportations de minerai, et qui pourrait jouer un rôle de stabilisateur des aléas économiques et de diversification.

PEG : La Nouvelle-Calédonie peut-elle sortir de la mono-industrie ? Elle cherche ses dernières années à développer son tourisme et a ouvert récemment une liaison aérienne avec la Chine, est-ce là une nouvelle ressource économique possible ?

JFM : Oui, même s’il faut avoir conscience que, pour des raisons de coût du transport aérien et aussi de développement durable, le tourisme restera une ressource limitée. Mais en matière agricole et agro-alimentaire, ou encore dans l’exploitation des ressources halieutiques, il y a des marges importantes pour, sinon conquérir la « souveraineté alimentaire », du moins restreindre la part des importations. Et puis, le fait d’avoir des organismes de recherche de pointe et une main d’œuvre formée et qualifiée ouvre des perspectives dans le domaine de l’économie « verte et bleue ».

PEG : La Nouvelle-Calédonie est-elle un atout dans la politique internationale de la France ?

JFM : Pendant la période 1984-1988, l’image de la France dans le Pacifique était exécrable à cause de la situation en Nouvelle-Calédonie et l’affaire du « Rainbow Warrior » n’avait naturellement rien arrangé. Avec les accords de Matignon, puis de Nouméa, elle s’est considérablement redressée – exception faite de la période où le président Chirac avait relancé les essais nucléaires en Polynésie française. Aujourd’hui, la France est regardée par les puissances d’Asie et du Pacifique comme un facteur de stabilité et de progrès dans la région. D’ailleurs, la Nouvelle-Calédonie est de plus en plus présente en tant que telle dans des organisations internationales régionales, comme le Forum des Îles du Pacifique. Autrement dit, la France est un atout dans la politique internationale de la Nouvelle-Calédonie et la réussite de la décolonisation en Nouvelle-Calédonie est un atout dans le rôle d’influence et de « soft power » de la France dans cette région du monde. Lors de son voyage de mai 2018, le président Macron a évoqué le renforcement d’un « axe Indo-Pacifique », mais son contenu reste encore à préciser.