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Quel enjeu prioritaire pour reconstruire la gauche ? [Tribune # 54]

Docteur en science politique Chercheur associé à l’IRM (université de Bordeaux) Enseignant à Sciences Po

En réponse à l’Office universitaire de recherche socialiste (l’OURS) [1]Ce texte a été publié dans le cadre du numéro hors-série 98-99, en juin 2022, « Printemps-été 2022 : Où en est la gauche ? », je me suis prêté à l’exercice de déterminer l’enjeu de reconstruction de la gauche en France. Cela suppose de réfléchir tant à l’exercice idéel qu’aux organisations politiques porteuses de ce travail et capables de le faire accéder au pouvoir.

Fin du modèle de la force pivotale ou changement de force ?

Dans ce cadre, notre logiciel politique et partisan doit beaucoup à François Mitterrand qui a réussi à instituer le Parti socialiste en force pivotale de la gauche française et, ce faisant, à imposer l’idée que les partis de gauche pouvaient naturellement s’associer autour d’un élément moteur. Naturellement, il a placé tant la discussion programmatique que les succès électoraux au cœur de cette démarche, notamment à l’élection présidentielle.

En 2012, la stratégie électorale et les premiers mois du quinquennat de François Hollande ont semblé s’inscrire dans cette même logique, avec le même succès. Toutefois, la seconde moitié du quinquennat, avec l’arrivée de Manuel Valls à Matignon et des législations économiques en rupture non assumée avec les engagements programmatiques, ont déboussolé une partie de l’électorat. Puis, en refusant les dommages personnels d’une probable défaite aux élections présidentielles, François Hollande a ouvert la voie à la lourde remise en cause de la stratégie mitterrandienne en divisant profondément l’électorat du PS entre la candidature de Benoît Hamon, celle de Jean-Luc Mélenchon et celle d’Emmanuel Macron. Ce dernier a notamment bénéficié de soutiens d’opportunistes transfuges au cours de la campagne, désinhibés par une écoute sélective d’un candidat « attrape-tout » et sans colonne vertébrale politique apparente alors même que son bilan au ministère de l’économie aurait dû contenir les enthousiasmes.

Ceux qui attendaient des élections de 2022 un retour à la normale ont été déçus : non seulement l’électorat de gauche qui s’était tourné vers Emmanuel Macron en 2017 n’est pas revenu à la vieille maison, mais la dynamique d’un vote utile a placé Jean-Luc Mélenchon au plus haut des résultats électoraux. Dans cet élan, l’accord électoral de la NUPES a figé les rapports de force issus de la présidentielle. En parallèle, on observe que l’électorat de gauche s’est également reporté sur un vote écologiste et, plus alarmant, sur un vote en faveur du Rassemblement national.

Les électeurs ont donc fait voler en éclat l’équilibre mitterrandien et la recomposition à venir dira si le modèle lui-même est remis en cause (une force pivotale et des satellites au profit d’une polysynodie plus ou moins équilibrée) ou si la force centrale a changé (la LFI, en l’occurrence). De ce point de vue, la fin de l’agonie du macronisme ne sera pas sans conséquences.

Dans tous les cas, au-delà des effets inévitables de label ou nécessaires d’incarnation, l’offre programmatique emportera un effet indéniable sur la nouvelle structuration politique.

Une voie existe entre tordre le réel et être tordu par lui

Depuis les années 1980, les gauches de gouvernement en Europe et en France ont peu à peu rabattu leurs ambitions face à l’imperium du modèle capitaliste ou à la technicité des décisions politiques. Souvent, le politique a cédé le pas face à l’expert (qu’il soit haut fonctionnaire ou scientifique), préférant sous-traiter la prise de décision pour se défausser de sa responsabilité.

La création même de L’Hétairie a été voulue comme une réaction face à cette abdication du politique. Nous avons souhaité réintroduire de la politique dans la technicité, et réciproquement. Car la gauche de gouvernement ne porte pas dans son ADN d’abdiquer face au réel, de renoncer à changer les rapports sociaux, bien au contraire. Il s’agit donc pour elle de penser la complexité, la technicité dans sa construction du réel pour être porteuse de changements profonds, structurels.

Le chemin à construire est ardu d’autant qu’il rompt avec les codes modernes du marketing politique, avec la recherche de la viralité et avec la capacité à émerger dans le flot médiatique existant. Le travail idéel ne peut ainsi être séparé de sa capacité à convaincre, créer de l’adhésion, voire à séduire.

Car, face à l’abdication précitée, la frustration engendrée a nourri la gauche radicale, mais aussi l’extrême-droite. Bien que diamétralement et irrémédiablement opposées sur les fins et moyens, les deux tendances politiques ont en commun d’exercer une fonction tribunicienne trouvant une audience chez les déçus de la gauche de gouvernement. Toutes deux postulent le caractère performatif du verbe politique et laissent entendre que tout est possible si la volonté est là. Le changement de paradigme serait donc à portée de main et ne serait pas advenu par la faute du « système » organisé dans la lutte pour sa survie et qui aurait en cela reçu l’aide de sociaux-traitres.

Péchant par défaut d’ambitions ou par excès, la gauche doit encore construire une voie médiane, fondée sur un réalisme batailleur, qui n’abdique rien mais construit méthodiquement afin de ne pas déchoir et décevoir une fois le pouvoir conquis.

La prééminence de la question sociale

Nous vivons dans une société d’offre opulente au sein de laquelle le confort matériel progresse. Mais faire mieux que par le passé ne signifie pas faire bien. Et les terribles disparités qui persistent, lorsqu’elles ne s’accroissent pas, ne peuvent laisser l’âme tranquille. Certains sont pourtant convaincus que l’essentiel est advenu et l’on voit les macronistes se féliciter d’un quasi plein emploi tandis qu’une partie de la gauche s’épuise dans des combats sociétaux faute de pouvoir penser aussi les combats sociaux.

C’est oublier qu’être pauvre ou précaire dans une société riche crée des ressentiments d’une vigueur inégalée. C’est oublier que nous vivons une ségrégation spatiale d’une infinie violence (au sein des territoires urbains comme entre territoires urbains, ruraux et péri-ruraux).

Il faut donc d’urgence penser la question sociale comme élément fondamental de l’action politique. Elle suppose notamment, pour défendre l’égalité, de rompre avec le caractère universel de notre action politique. Il est temps de penser la diversité des situations et des réalités pour les prendre en charge par le biais de politiques et de législations qui rompent avec leur caractère uniformisant. De la fiscalité à l’aménagement du territoire, du calcul des aides sociales à l’accès aux études et à la santé, des capacités de transport à l’habitat, la diversité des situations requiert la diversité des approches entre les territoires et en leur sein.

Un nouveau paradigme d’action écologique

Longtemps, les responsables politiques ont résisté à la mise à l’agenda politique des sujets environnementaux. Face au déni, les mobilisations militantes et citoyennes ont dû insister sur l’engagement de tous face aux bouleversements à venir. Mais les résultats ont déçu les attentes : le discours politique s’est verdi sans être en cela suivi par l’action ; alors que des changements économiques et industriels systémiques doivent advenir, l’effort réclamé semble concerner prioritairement les citoyens ce qui crée chez certains une dynamique de rejet ou, pire, de scepticisme ; de même, l’anxiété écologique étreint une partie des nouvelles générations légitimement inquiètes d’une eschatologie aux éléments scientifiques abondants ; pour autant, au-delà des éléments marketing différenciants, on peine à percevoir la mutation adoptée par les grandes entreprises.

Dans ce maëlstrom, la gauche de gouvernement n’a pas encore su sécréter son approche qui ne peut résider ni dans la rupture avec la société de marché (un dangereux solipsisme), ni dans le simple verdissement, ni dans un animisme politique. Il y a une urgence à penser l’écologie dans la question sociale et réciproquement. Il s’agit, non pas de penser une homothétie des combats (pauvrement synthétisée dans la phrase « fin du monde, fin du mois, même combat), mais une symbiose.  C’est en cela que la technicité des approches aura une infinie vertu.

La question de l’identité

Enfin, la gauche ne saurait renoncer à ré-investir la question de l’identité, matériau inflammable et pour cela abandonné aux extrêmes. Entre les phantasmes du grand remplacement et l’éloge de la créolisation, il reste un chemin pour le discours et l’action politique. Le manichéisme n’est qu’un confort paresseux. Le sujet emporte la question migratoire mais ne s’y résume évidemment pas ; il pose la question de l’incarnation concrète des valeurs républicaines aujourd’hui imperceptibles dans certaines parties de notre territoire, de notre rapport à la langue et à la francophonie, de notre projet éducatif et de notre rapport à l’histoire, de notre conception de la laïcité, du projet de Nation que nous souhaitons construire activement. Cette question est donc centrale pour participer, parmi les autres éléments précités, à la définition d’un projet politique.

Notes

1 Ce texte a été publié dans le cadre du numéro hors-série 98-99, en juin 2022, « Printemps-été 2022 : Où en est la gauche ? »