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Quel avenir pour le franc CFA ? Redonner à l’Afrique francophone une souveraineté monétaire #15

Juriste en régulation financière

Doctorant en science politique, Université Gaston Berger de SaintLouis (Sénégal)

Chef du pôle Économie de L’Hétairie Secrétaire national du Parti socialiste.

Des billets de francs CFA (illustration)Godong/Universal Images Group/Getty Images

          Le franc CFA est une monnaie utilisée par quatorze États d’Afrique subsaharienne réunis, pour huit d’entre eux, dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA)[1] et, pour les six autres, au sein de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC)[1]. Les Comores, quinzième État membre de la zone franc, bénéficient d’un accord bilatéral spécifique avec la France et utilisent une monnaie propre, le franc comorien.

          Créé en 1945 pour mettre fin à la dualité de l’émission monétaire dans les colonies françaises d’Afrique à la suite de la guerre[1], le franc CFA repose sur quatre règles fondamentales qui n’ont depuis lors varié que dans leurs modalités d’application. Celles-ci impliquent que le Trésor français assure et garantit la libre convertibilité entre la monnaie française (franc puis euro) et le franc CFA, dont la parité reste fixe. Cette garantie de convertibilité du franc CFA est illimitée, ce qui suppose que les transferts de capitaux sont libres et gratuits au sein de la zone, et donc entre la France (donc la zone euro) et les pays utilisant le franc CFA. Enfin, la contrepartie de ces garanties fournies par la France s’incarne dans le versement, sur un compte d’opérations ouvert à la Banque de France au nom du Trésor français, d’une part des réserves en devises des États membres[1] Cf. Kako NUBUKPO, Martial BE ZELINGA, Bruno TINEL et Demba MOUSSA DEMBELE (dir.), Sortir de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ? Paris, La Dispute, 2016, 246 p..

          Ces accords avec la France ont été revisités à plusieurs reprises :

  • dans les années 1960, pour tenir compte de l’indépendance politique des ex-colonies françaises ;
  • dans les années 1970 pour accompagner davantage le développement économique des États africains ;
  • ou encore dans les années 1990 et 2000 pour sortir de la crise des dettes publiques des États en voie de développement, des plans d’ajustement structurels, et favoriser l’intégration économique régionale.

          La prochaine réforme ne pourrait-elle pas consister dans la mise en place d’un véritable plan de transition vers un système monétaire libéré de la tutelle de l’ancienne puissance coloniale ?

            Car ce système monétaire fait l’objet de critiques répétées qui émanent aussi bien d’économistes ou intellectuels que de l’opinion publique, et donnent lieu à diverses formes de mobilisations. Si les manifestations de polémistes brûlant un billet de 5.000 francs en place publique, à l’instar du geste commis le 19 août 2017 à Dakar par l’activiste franco-béninois Kémi Séba, peuvent prêter à sourire eu égard au profil sulfureux de l’auteur, leur audience croissante chez une partie de la jeunesse africaine francophone doit alerter sur la défiance grandissante concernant la gestion et la nature même de cette monnaie.

Plus sérieuses et étayées sont les critiques émises depuis plusieurs années avec un regain d’audience par nombre d’économistes des États concernés, autour notamment de l’économiste et ancien ministre togolais Kako Nubukpo[2] Cf. Kako NUBUKPO, Martial BE ZELINGA, Bruno TINEL et Demba MOUSSA DEMBELE (dir.), Sortir de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ? Paris, La Dispute, 2016, 246 p.. Leurs objections portent moins sur la symbolique supposément coloniale ou néocoloniale de ce dernier (même si le terme de « servitude volontaire » utilisé pour caractériser la politique des États africains de la zone franc renvoie délibérément à cette rhétorique) que sur l’architecture du système monétaire et son incapacité, d’après eux, à permettre le développement économique des pays concernés. Au demeurant, certains chefs d’États eux-mêmes ont repris ces critiques à leur compte, à l’image du président tchadien Idriss Déby Itno, le 11 août 2015, à l’occasion des célébrations du 55e anniversaire de l’indépendance tchadienne[3]« Il y a aujourd’hui le franc CFA, qui est garanti par le Trésor français. Mais cette monnaie, elle est africaine. […] Il faut maintenant que réellement, dans les faits, cette monnaie soit la … Continue reading.

Il faut convenir que le franc CFA fait figure de monnaie singulière :

  • Héritage de la période coloniale, il symbolise un système monétaire qui combine deux unions monétaires intra-africaines et le patronage de l’ancienne puissance coloniale qui garantit sa valeur et sa convertibilité ;
  • Ciment de l’union monétaire active la plus ancienne au monde, il interroge aussi le lien qu’entretient la France avec le continent, et en particulier ses anciennes colonies ;
  • Enfin, sa durabilité et son adaptabilité historique ne doivent pas masquer une caractéristique majeure qui tient à la nature même de la zone franc : le patronage d’une nation tierce sur laquelle elle repose lui impose en effet un caractère transitoire. À terme, les États membres de la zone franc ont vocation à disposer pleinement de leur souveraineté monétaire, que celle-ci s’exerce à l’échelle nationale ou à l’échelle régionale par le biais d’une union monétaire. 

À l’approche de la réunion des ministres de la zone franc, qui aura lieu les 12 et 13 avril prochains à Brazzaville (Congo), il paraîtrait inconcevable que n’émergent pas des propositions d’évolution, tant au niveau de la structure de la coopération monétaire liant la France à ces États africains indépendants que de la gouvernance de la politique monétaire et des institutions financières faisant vivre quotidiennement la zone monétaire en activité la plus ancienne de la planète. Il devient en effet indispensable à la fois de sortir de la symbolique néocoloniale et de la dépendance monétaire qui collent depuis trop longtemps au franc CFA, mais aussi de permettre à la monnaie de jouer son rôle dans la nécessaire émancipation des économies du continent.

Face aux critiques adressées au franc CFA, il existe en réalité trois grands scenarii :

  • Le premier consisterait à ne rien changer au système monétaire tel qu’il fonctionne actuellement, selon des modalités qui remontent aux années 1990-2000, voire aux années 1970. Au regard de la défiance croissante déjà évoquée, mais également des défis du développement économique auxquels le système doit répondre et pour lesquels son outillage actuel fait l’objet de controverses, cette solution ne paraît guère viable à long terme.
  • Un autre, à l’extrême opposé, impliquerait un démantèlement complet de la zone franc, qui verrait chacun des États membres se retirer de la coopération monétaire et créer sa propre monnaie et sa banque centrale. Un tel morcellement supposerait de renoncer à la dynamique d’intégration horizontale, panafricaine, qui est aussi l’une des caractéristiques fortes de la zone franc. Il suffit de songer aux problèmes récurrents que rencontre le Nigéria, géant économique à l’échelle du continent, dans le maintien de sa stabilité monétaire, pour réaliser le bénéfice d’une union monétaire intégrée et d’une devise stable pour le développement économique et commercial des États africains concernés.
  • Le troisième, le seul réaliste, consiste pour la France et les États africains de la zone franc à définir un calendrier de réformes des institutions et de la coopération monétaire, lequel pourrait mener à son démantèlement progressif et programmé. Si les États africains y consentent, la France pourrait accompagner ce mouvement qui ne contreviendrait aucunement à ses intérêts : financièrement, notre pays ne tire aucun bénéfice du système monétaire actuel[4] Certes, le compte d’opérations procure des intérêts lorsque celui-ci est en déficit, mais cette situation est historiquement assez rare et la France en verse plus souvent qu’elle n’en … Continue reading ; sur le plan de l’influence de la France sur le continent, on peut considérer que le monétaire est négligeable face aux multiples coopérations nouées avec nos partenaires africains dans le domaine culturel, économique ou militaire.

Gageons que la France ne constituera pas un obstacle dès lors que les Africains en émettraient le vœu. Lors de sa séance de questions-réponses avec les étudiants de l’université de Ouagadougou, le 28 novembre dernier, le président Macron avait fait preuve d’une ouverture explicite sur le sujet. Il ne s’agit pas, du reste, d’une rupture majeure : historiquement, la France s’est toujours montrée encline à accompagner les évolutions portées par les États membres. Ainsi, dans un discours à Dakar le 29 novembre 2014, François Hollande avait-il déjà proposé de réfléchir à une gestion « plus active des réserves, des monnaies », signe d’une ouverture française à l’évolution du dispositif.

La tâche la plus ardue semble donc de parvenir à une unanimité des chefs d’États et de gouvernements africains sur le devenir des unions monétaires d’Afrique francophone. Il faut reconnaître que, de la stabilité qui fait défaut à nombre de monnaies africaines au caractère illimité des transferts de capitaux – et aux abus auxquels il donne parfois lieu -, le franc CFA ne présente pas que des inconvénients pour les économies du continent comme pour leurs classes dirigeantes.

Et il ne faut point céder à un pessimisme absolu. La zone franc actuelle est en effet le produit d’une histoire déjà longue, initiée par les conséquences monétaires de la Seconde Guerre mondiale dans les colonies françaises d’Afrique. Le franc CFA a traversé la fin de la colonisation, les indépendances africaines, les premières heures du développement, la crise des dettes publiques, le consensus de Washington[5] Le terme désigne le corpus de mesures d’inspiration libérale appliqué dans les années 1980 et 1990 aux pays endettés par les institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale) … Continue reading et les programmes d’ajustement structurel[6] Programme négocié entre un pays et les institutions financières internationales auxquelles celui-ci fait appel suite à des difficultés économiques. Il comporte, en échange d’une aide … Continue reading.

À plusieurs reprises, la question de son adaptation à une nouvelle donne s’est posée. À chaque fois, un consensus a émergé qui a permis de faire évoluer la coopération monétaire, tout en faisant le choix de la préserver.

Quel que soit le vœu des dirigeants africains pour l’avenir à long terme de ces unions monétaires, il n’y a aucune raison de penser qu’elles ne puissent faire l’objet d’un ajustement à court ou moyen terme. D’autant que les solutions ne manquent pas. En voici quelques-unes.

Mettre fin à la symbolique coloniale

« Franc de la Coopération financière » en Afrique pour l’Afrique centrale, « Franc de la Communauté financière africaine » pour l’Afrique de l’Ouest, le franc CFA souffre de son acronyme, issu du « Franc des Colonies Françaises d’Afrique » modifié au moment des indépendances africaines en 1960.

Si d’évidence, le nom d’une devise n’est pas un élément décisif dans sa crédibilité sur les marchés internationaux de l’argent ou de sa solidité sur le marché des changes, il ne faut pas négliger cet aspect symbolique dans la contestation du franc CFA par une partie de la jeunesse africaine, avide de tourner le dos au legs colonial. Dans ces conditions, un changement de nom semble un élément, certes symbolique, mais indispensable à refondation de la monnaie. Car, à travers ces fortes critiques, c’est tout simplement la confiance dans la monnaie qui semble aujourd’hui menacée.

Une évolution sémantique ne peut toutefois à elle seule prétendre (re)nouer un lien de confiance avec la partie la plus sceptique des opinions publiques. Comme lors des précédentes crises des années 1970 ou 1990, la France et les pays africains de la zone franc doivent s’entendre a minima sur une évolution du système monétaire qui permette une poursuite de l’autonomisation monétaire des États africains.

Or, l’élément clé de la zone franc en tant que système monétaire international réside dans l’existence du mécanisme du compte d’opérations. Par ce dernier, précisément, la zone franc diffère du système de la caisse d’émission en vigueur dans nombre d’ex-colonies britanniques aux lendemains des indépendances[7] Système où l’émission de monnaie est conditionnée au montant des réserves disponibles. Dans la zone franc, le compte d’opérations rend l’émission de monnaie illimitée ; ce dernier … Continue reading.

Si cette notion de garantie s’avère donc consubstantielle au fonctionnement d’un système de coopération monétaire tel que celui de la zone franc, il apparaît néanmoins possible d’en faire évoluer les modalités. Ainsi, plutôt que d’être déposées sur un compte à la Banque de France et d’alimenter nombre de fantasmes infondés, les réserves en devises des États africains, regroupées par la banque centrale régionale, pourraient être directement conservées par celle-ci sur un compte bloqué, un commissariat aux comptes composé de représentants des États membres et de la garantie française attestant du respect des clauses de l’accord de coopération. Si le principe de garantie de l’émission reste inchangé, la charge symbolique du dépôt des réserves dans les coffres de l’ancienne puissance coloniale se vide alors de sa substance.

Deux Francs CFA ?

La crise qui a frappé la gouvernance de la zone euro à la suite de la crise financière de 2007 a mis en relief la difficulté de définir et de mettre en œuvre une politique monétaire commune à de nombreux États, aux économies nécessairement hétérogènes. ​Les Etats africains connaissent un problème similaire, et les économies nationales une hétérogénéité non moins importante : on trouvera sans peine bien plus de différences – et donc de possibles divergences – entre les économies ivoiriennes et nigériennes, centrafricaine et équato-guinéenne, qu’entre l’Allemagne et la Grèce.

La situation générale est, dans le cas de la zone franc, rendue plus complexe par l’existence de deux zones monétaires en une. Il existe, on l’a dit, deux francs CFA distincts, gérés par deux banques centrales distinctes, selon des modalités de gouvernance distinctes. Ils bénéficient certes de la même parité avec l’euro, mais ne sont pas convertibles directement entre eux et, depuis 1993, aucune des deux unions n’accepte les billets émis dans l’autre.

Pour soutenir le cap d’une souveraineté monétaire retrouvée et d’une politique monétaire au service du développement économique des États, des chemins différents s’offrent :

  • 1/ une disjonction plus prononcée des deux francs CFA en vigueur en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale ;
  • 2/ un renforcement de la convergence entre les deux zones monétaires afin de constituer une taille critique pour s’apporter un soutien mutuel en cas de choc. Elle suppose, en revanche, la définition d’un cadre politique probablement plus rigoureux. 

La création de deux monnaies distinctes – que pourrait rendre plus visible le processus de changement de nom du franc CFA par nous proposé – permettrait une meilleure identification des deux unions monétaires précitées.

Il est de notoriété publique que le FMI considère comme surévalué le franc CFA de la CEMAC. De fait, nombre d’États membres de cette organisation connaissent une situation financière difficile[8]« FMI : la CEMAC, loin d’être tirée de son bourbier économique », La Tribune Afrique, 20 décembre 2017. En ligne : https://bit.ly/2Dm7Fl2 pour laquelle le Fonds monétaire international maintient des perspectives négatives[9] Cf. https://www.imf.org/fr/News/Articles/2017/12/18/pr17506-imf-executive-board-concludes-annual-discussions-on-cemac. En conséquence, la directrice générale du FMI menacerait la CEMAC d’instituer une réévaluation de la parité de son franc CFA en contrepartie de la négociation de nouveaux programmes d’aide à ses États, bien que la Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC) démente officiellement toute discussion de cet acabit avec les institutions internationales[10]« Cemac : craignant une crise économique, le FMI intervient de plus belle », Jeune Afrique. En ligne : https://bit.ly/2E1SZXA..

Il n’en reste pas moins qu’une disjonction plus marquée des deux francs CFA aiderait chaque zone monétaire à mener une politique monétaire plus souple, plus conforme aux caractéristiques économiques des États qui les composent.

Aujourd’hui, la zone franc est en réalité une zone monétaire unique, composée de deux unions régionales au sein desquelles seules quelques modalités de gouvernance des institutions financières diffèrent. Le passage à deux zones monétaires véritablement distinctes composées de six et huit États partageant deux monnaies distinctes avec des parités différentes, atténuerait quelque peu l’hétérogénéité propre aux unions monétaires.

Elle sera toutefois difficile à obtenir, car les États d’Afrique centrale considéreront probablement qu’une telle mesure reviendrait à mettre en lumière la faiblesse relative de leurs institutions monétaires et de leur degré d’intégration, en comparaison de l’Afrique de l’Ouest. Il convient donc probablement d’accompagner cette mesure d’un plan d’aide spécifique de la zone CEMAC, afin d’assurer la crédibilité internationale de sa future monnaie. D’autant que les critiques émises à l’égard du franc CFA ne concernent pas uniquement la monnaie en tant que telle, mais aussi sa gestion à l’échelle des sous-régions.

À l’opposé, on pourrait imaginer que les États africains membres de la zone franc décident de rompre progressivement la frontière invisible qui sépare les deux unions monétaires qui la composent. Il est vrai que la zone CEMAC demeure économiquement plus fragile que la zone UMOA en raison de l’ultra dépendance de la majorité des États d’Afrique centrale au cours du pétrole.

De fait, les États membres de l’UMOA envisagent la création d’une monnaie unique à l’échelle de la CÉDÉAO[11] Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Elle regroupe les principaux États anglophones comme francophones de la région : Bénin, Burkina Faso, Cap Vert, Côte d’Ivoire, … Continue reading à l’horizon 2020. Mais sa réalisation effective semble très hypothétique dans la limite des échéances fixées. À moyen terme, une éventuelle monnaie commune, unité de compte utilisée principalement pour les paiements interbancaires en Afrique de l’Ouest, paraît davantage réalisable, même si l’échéance de 2020 semble vaine tant le projet manque à la fois d’un calendrier précis et de solutions concrètes.

En considérant donc que ce projet n’a aucune chance réelle de voir le jour dans un avenir proche, le rapprochement des deux unions monétaires de la zone franc pourrait bénéficier aux deux entités. Celui-ci permettrait notamment une mise en commun des ressources par la constitution d’un pool de réserves qui autoriserait les deux banques centrales à se porter mutuellement assistance en cas de difficultés.

Cette configuration, pour voir le jour, devrait toutefois s’assortir d’engagements de réformes de gouvernance, de modèles économiques clairs et définis, afin que la gestion hasardeuse et les difficultés constantes de certains États membres ne puissent mettre en danger la zone monétaire dans son ensemble. Cela suppose donc un renforcement de l’intégration économique et politique à l’échelle de chacune des deux zones régionales comme à l’échelle de l’ensemble constitué par la somme de celles-ci.

Des institutions monétaires plus transparentes

L’intensification récente des critiques émises à l’égard du franc CFA présente un avantage non négligeable : elle a aidé l’émergence d’un débat dans les États africains concernés – et parfois en France – quant à la monnaie elle-même et aux déterminants de la politique monétaire. De façon quelque peu analogue à la situation européenne à l’occasion de la crise financière de 2007 et de la crise des dettes souveraines des États européens qui a suivi, les opinions publiques s’emparent peu à peu de la matière monétaire et s’intéressent à la politique monétaire des banques centrales.

Si l’émergence de ce débat a certes donné lieu à quelques outrances et continue de prêter le flanc à des thèses conspirationnistes, il n’est pas sain que la monnaie constitue un domaine qui échappe ainsi au débat public. D’autant qu’au-delà de quelques aspects symboliques, le cœur de la critique de la zone franc nourrie par nombre d’économistes africains porte en réalité sur la gouvernance de la BCEAO et de la BEAC[12] Respectivement Banque des États d’Afrique de l’Ouest, sise à Dakar (Sénégal), et Banque des États de l’Afrique Centrale, située à Yaoundé (Cameroun) ; elles sont les banques … Continue reading

C’est notamment le sens des réserves, similaires à celles concernant la zone euro et la BCE, formulées par l’écrivain et économiste sénégalais Felwine Sarr, pour qui les banques centrales de la zone franc ne participent pas suffisamment au financement de l’économie et donc au développement des États africains. Or, les banques centrales de la zone franc ont été trop longtemps rétives à la critique de leur action. Que l’on songe ici, pour s’en convaincre, à la campagne de presse orchestrée par la BCEAO contre la reconduction de Kako Nubukpo – économiste, ancien de la BCEAO et très critique vis-à-vis du franc CFA – au sein de du gouvernement togolais à l’été 2015[13] Cf. « L’acharnement de la BCEAO contre le Ministre Kako NUBUKPO », Le Medium, 12 mai 2015. En ligne : … Continue reading.

L’acception moderne du rôle des banques centrales a fait émerger cette fonction d’éducation financière à laquelle leur statut d’autorité administrative indépendante, garante du service public de la monnaie, les prédispose. Il est indispensable que les réformes apportées à la zone franc s’accompagnent d’une transparence accrue des opérations menées par la banque centrale, qui doit également rendre des comptes aux opinions publiques de la façon dont elle assure la gestion des réserves des États et de la monnaie commune qui lui sont déléguées.

Cette préoccupation démocratique ne concerne bien évidemment pas seulement la zone franc, mais on voit mal comment celle-ci s’en affranchirait alors que l’opinion publique – et notamment la jeunesse, souvent durement frappée par le chômage – demande des comptes. Du reste, les banques centrales ont tout à gagner de l’ouverture du débat monétaire, tant celui-ci sera à même de défaire les représentations des plus fantaisistes de la monnaie et de la gestion du franc CFA elle-même.

En revanche, en désamorçant le fantasme d’une France omniprésente dans la gestion quotidienne de la monnaie des Africains, en redonnant à chacun la sienne place dans les termes de la coopération monétaire, elle expose les institutions financières – et par extension les chefs d’États qui leur confèrent leur rôle de gestion de la monnaie – à leur véritable responsabilité : les banques centrales sont comptables, devant l’opinion, de la politique monétaire qu’elles mènent ! Certes, celle-ci se voit contrainte par les mécanismes de la zone franc, et en particulier l’arrimage fixe à une monnaie tierce, l’euro. L’idée d’une monnaie à la fois intégrée aux circuits financiers internationaux et totalement libérée de la contrainte extérieure s’apparente toutefois à une illusion.

Vers un panier de monnaies ?   

En matière de souveraineté monétaire, tout se résume en réalité à une question de choix. La notion de souveraineté s’entend, en matière monétaire comme dans tout autre domaine d’ailleurs, uniquement comme une valeur relative. En effet, la crédibilité d’une monnaie dépend de la confiance conférée tant par les populations qui l’utilisent comme moyen de paiement à l’intérieur de la zone d’émission que par les marchés internationaux de l’argent.

S’agissant du franc CFA, sa crédibilité extérieure s’assoit très largement sur son arrimage à l’euro ainsi que sur la garantie illimitée de convertibilité consentie par le Trésor français. Cesystème limite fortement la souveraineté monétaire des États africains, en liant de facto la politique monétaire de leurs banques centrales à celle de la BCE.

La liaison que la zone franc induit entre la politique monétaire du franc CFA et la politique monétaire de la zone euro s’avère en effet une hérésie d’un point de vue économique, car les deux zones sont diamétralement différentes. Par ailleurs, une trop forte appréciation de l’euro sur les marchés des changes, notamment par rapport au dollar, peut dégrader les termes de l’échange et nuire à la compétitivité des exportations qui forment généralement une part importante des ressources des pays concernés.

C’est le sens de la théorie du triangle d’incompatibilité monétaire formulée par Robert Mundell et Marcus Flemming dans les années 1960. Celle-ci établit l’impossibilité pour une économie – entendue alors dans un sens national – de combiner les trois objectifs économiques suivants : la souveraineté monétaire, la libre circulation des capitaux et un régime de changes fixes. Or, la zone franc est un système de changes fixes qui garantit la libre circulation des capitaux.

Ces deux objectifs réalisés par le patronage d’un État tiers, la souveraineté monétaire des États membres s’en trouve par conséquent de facto limitée, validant ainsi la proposition de Mundell. Il convient toutefois de relativiser cette limitation de souveraineté, dans la mesure où toute insertion d’une économie dans les circuits économiques et financiers internationaux implique une interdépendance et la participation à des mécanismes de régulation supranationaux qui contraignent nécessairement la souveraineté.  

Afin de doter la zone franc d’une politique monétaire plus souple, censée accompagner plus favorablement les États sur la voie de leur développement économique, certains économistes proposent notamment de substituer à l’euro un « panier » composé de différentes monnaies de référence internationale (euro, dollar, yen, éventuellement renminbi). La banque centrale se chargerait alors de garantir la fixité – ou plus probablement le maintien au sein de marges de fluctuation étroites – de la monnaie commune ou du futur franc CFA par rapport à ce panier de devises.

Cela signifierait, techniquement, la fin de la fixité du taux de change. Au prix d’un regain de souveraineté ? Certainement, le degré d’autonomie de la politique monétaire dépendant de l’ampleur de la marge de fluctuation choisie, celle-ci pouvant subir des modifications sur décision des instances politiques des unions monétaires.

En revanche, une telle politique présente davantage de risques quant à la gestion des réserves – déjà assez faibles, notamment en Afrique centrale – avec lesquelles la banque centrale interviendra sur le marché des changes pour défendre la parité de sa monnaie. Le remplacement de l’euro par un panier de monnaies, s’il favoriserait sûrement une politique monétaire plus souveraine, ne signifie pas pour autant une moindre rigueur quant à la gestion des réserves des États membres, car celles-ci demeureront essentielles – bien que d’une toute autre manière – à la garantie de la parité monétaire. 

L’adoption d’un panier de monnaies – dont il faudrait déterminer précisément la composition – assorti d’une parité fixe dans une marge de fluctuation représente à nos yeux la solution idéale pour sortir de l’immobilisme actuel autour du franc CFA. Elle apparaît même indispensable et représente une innovation majeure qui redonnerait le pouvoir monétaire à la BCEAO et à la BEAC ; ces dernières pourraient, dans ce cas de figure, déterminer la valeur de la monnaie en fonction de la conjoncture économique, chose impossible dans le système monétaire actuel.

Une autonomisation progressive

En revanche, le passage à une devise dont la valeur dépendrait d’un panier de monnaies pose la question de la pérennité de la garantie de la France, et donc du système monétaire et institutionnel de la zone franc en tant que tel. La garantie de fixité (qui n’aurait donc plus cours) et de convertibilité apportée par la France s’assoit sur l’ancrage à la monnaie utilisée par l’Hexagone, d’abord le franc puis l’euro depuis 2001.

La France pourrait-elle continuer d’offrir une garantie illimitée alors que le franc CFA (ou ses successeurs) reposerait sur des monnaies différentes de la sienne, dont elle ne maîtrise pas, par définition, la politique monétaire ? Probablement pas dans les mêmes conditions. Le passage à un panier de devises offrirait en revanche l’occasion de mettre en œuvre une transition progressive vers un système monétaire qui conserverait les unions économiques et monétaires intra-africaines aujourd’hui caractéristiques de la zone franc, tout en se détachant peu à peu du lien de dépendance à l’ancienne puissance coloniale. En effet, celle-ci apparaît aux yeux de nombre de nos contemporains – en France comme dans les États africains concernés – comme un anachronisme, près de soixante ans après les indépendances africaines.

Dans un tel scenario, la France continuerait ainsi d’apporter une garantie à la convertibilité du franc CFA dans les deux unions monétaires africaines. Celle-ci pourrait alors être dégressive, selon un calendrier à définir entre la France et ses partenaires africains, lequel calendrier aboutirait à la fin du dispositif dans un horizon de dix, vingt ou trente ans selon le rythme de transition choisi. Cette garantie ne serait alors plus illimitée, ce qui présenterait l’avantage de restreindre les sorties de capitaux en provenance des États africains de la zone franc, incitant ainsi à l’investissement sur place des capitaux détenus par les résidents. Car c’est aussi l’une des faiblesses actuelles de la zone franc que de favoriser, par le biais de la garantie de convertibilité, les sorties de capitaux d’une partie des élites politiques et financières africaines.

Ce scenario signerait toutefois la fin du mécanisme du compte d’opérations, lequel maintient une valeur artificielle du franc CFA, notamment en Afrique centrale. La valeur fixe du franc CFA ne représente pas les économies de la zone. Certains économistes estiment qu’en apportant une couverture illimitée, le système monétaire de la zone franc n’encourage pas les comportements vertueux et l’usage raisonné des comptes publics. Les banques centrales africaines rapatrieraient alors la totalité des devises dans leurs coffres. Cette gestion souveraine comporte évidemment des risques accrus en cas de choc, mais peut se compenser par une meilleure intégration monétaire, économique et politique intra-africaine.

Alors que la zone franc devient pour une partie de la jeunesse africaine le symbole d’une France néocoloniale, cette dernière doit se montrer plus que jamais ouverte à une évolution radicale du système monétaire en vigueur dans la majorité des États d’Afrique francophone.

Par ailleurs, la sortie programmée des mécanismes de la zone franc, avec le maintien d’un soutien de la France pendant la phase de transition, ne menace guère les relations fortes que la France entend continuer d’entretenir avec les États de ces deux régions majoritairement francophones.

  • En premier lieu parce que la coopération monétaire ne représente pas une coopération stratégique au même titre que les coopérations militaires ou culturelles destinées à se poursuivre au sein de l’espace francophone.
  • Mais aussi parce que le ressentiment croissant des populations africaines à l’égard de la zone franc dégrade in fine l’image de la France et alimente les fantasmes d’une puissance qui n’aurait pas tourné la page de la colonisation.

La France a aujourd’hui l’occasion, de concert avec ses partenaires africains, de démontrer que cette vision est erronée. 

Toutefois, il convient de rappeler que le monétaire ne saurait à lui seul résumer les maux dont souffrent les États africains de la zone franc. Le franc CFA ne constitue que la face émergée d’un problème global qui tient à la faiblesse des économies de la zone. Depuis la période coloniale, l’Afrique se cantonne majoritairement à une économie d’extraction, fondée sur l’exportation des matières premières, la rendant très vulnérable aux variations des cours de ces dernières. Lorsque la tension devient trop forte, les rentrées de devises ne suffisent plus et la France doit alors intervenir au titre de la garantie, même si les occurrences de ce phénomène sont assez rares sur la durée d’existence du franc CFA.

Au-delà d’une réforme monétaire qui apparaît néanmoins indispensable, il s’avère urgent pour les économies du continent, et singulièrement pour celles qui composent aujourd’hui la zone franc, d’engager leur transformation profonde afin de les rendre moins dépendantes de l’extérieur et d’accélérer leur transformation en économies génératrices de valeur ajoutée.

Notes

1, 2 Cf. Kako NUBUKPO, Martial BE ZELINGA, Bruno TINEL et Demba MOUSSA DEMBELE (dir.), Sortir de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ? Paris, La Dispute, 2016, 246 p.
3 « Il y a aujourd’hui le franc CFA, qui est garanti par le Trésor français. Mais cette monnaie, elle est africaine. […] Il faut maintenant que réellement, dans les faits, cette monnaie soit la nôtre. […] Une monnaie qui permet[te] à tous ces pays qui utilisent encore le franc CFA de se développer ». Cf. http://www.jeuneafrique.com/mag/267991/economie/franc-cfa-pourquoi-ils-veulent-changer-les-regles/
4 Certes, le compte d’opérations procure des intérêts lorsque celui-ci est en déficit, mais cette situation est historiquement assez rare et la France en verse plus souvent qu’elle n’en perçoit, quand bien même les montants en question demeurent infimes vis-à-vis de sa propre masse monétaire et de ses réserves.
5 Le terme désigne le corpus de mesures d’inspiration libérale appliqué dans les années 1980 et 1990 aux pays endettés par les institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale) avec le soutien du département du Trésor américain, les trois institutions ayant leur siège à Washington.
6 Programme négocié entre un pays et les institutions financières internationales auxquelles celui-ci fait appel suite à des difficultés économiques. Il comporte, en échange d’une aide financière, un certain nombre de mesures (en général une compression de la sphère publique, privatisations, etc.) dont la réalisation conditionne en principe le versement de l’aide ou la négociation d’un programme d’aide ultérieur.
7 Système où l’émission de monnaie est conditionnée au montant des réserves disponibles. Dans la zone franc, le compte d’opérations rend l’émission de monnaie illimitée ; ce dernier se trouve alors en découvert et l’émission réalisée à crédit.
8 « FMI : la CEMAC, loin d’être tirée de son bourbier économique », La Tribune Afrique, 20 décembre 2017. En ligne : https://bit.ly/2Dm7Fl2
9 Cf. https://www.imf.org/fr/News/Articles/2017/12/18/pr17506-imf-executive-board-concludes-annual-discussions-on-cemac.
10 « Cemac : craignant une crise économique, le FMI intervient de plus belle », Jeune Afrique. En ligne : https://bit.ly/2E1SZXA.
11 Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Elle regroupe les principaux États anglophones comme francophones de la région : Bénin, Burkina Faso, Cap Vert, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée Bissau, Liberia, Mali, Niger, Nigeria, Sénégal, Sierra Leone et Togo.
12 Respectivement Banque des États d’Afrique de l’Ouest, sise à Dakar (Sénégal), et Banque des États de l’Afrique Centrale, située à Yaoundé (Cameroun) ; elles sont les banques centrales uniques et multinationales de l’UMOA et de la CEMAC.
13 Cf. « L’acharnement de la BCEAO contre le Ministre Kako NUBUKPO », Le Medium, 12 mai 2015. En ligne : http://lemedium.info/economie/lacharnement-de-la-bceao-contre-le-ministre-kako-nubukpo/.